Les tentations du Christ. Fresque, c. 1129-1134. Espagne.
Metropolitan Museum of Art, New York.

Jésus est éprouvé dans sa fidélité à Dieu

Émilius GouletÉmilius Goulet | 1er dimanche du Carême (A) – 22 février 2026

Jésus tenté au désert : Matthieu 4, 1-11
Les lectures : Genèse 2, 7-9; 3, 1-7a ; Psaume 50 (51) ; Romains 5, 12-19
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

Avant de commencer sa mission messianique, Jésus, retiré des foules, alors qu’il était encore inconnu, a vaincu l’esprit mauvais. Dans le désert, le démon lui fit voir d’une façon très claire que vouloir sauver le monde avec les moyens proposés par Dieu, c’est apparemment entreprendre une œuvre insensée. Mais, tout au long de sa vie, nombreux seront les tentateurs qui se présenteront à Jésus ; et le combat avec Satan trouvera son terme avec la mort et la résurrection de Jésus.

L’intention de l’évangéliste

Le présent récit veut donner le sens de ces diverses tentations. En effet, dans cette scène des tentations, saint Matthieu montre que Jésus a revécu personnellement la tentation du peuple élu dans le désert, comme l’indiquent les citations expresses du livre du Deutéronome. En outre, il souligne que Jésus vit les tentations comme un nouveau Moïse : il passe quarante jours et quarante nuits sur la montagne d’où il voit la Terre promise. Grâce à la double typologie de Jésus, nouvel Israël et nouveau Moïse, l’évangéliste met en lumière l’aspect messianique de la tentation.

La tentation du peuple élu

Dans le désert du Sinaï, le peuple élu, que Dieu a fait sortir d’Égypte, est mis à l’épreuve ; il doit choisir entre le fait de rester un peuple comme les autres ou celui de devenir vraiment le peuple voué à la mission que Dieu lui confie. En effet, si le peuple élu est tenté, c’est qu’il est placé devant le choix entre un idéal purement humain et l’appel de Dieu. Tantôt c’est Dieu qui tente le peuple (voir Dt 8,2-18), tantôt c’est le peuple qui met Dieu à l’épreuve (voir Ex 17,1-7). L’épreuve révèle que Dieu a fait choix d’Israël, une fois pour toutes, tandis que le peuple élu doit refaire sans cesse le choix de son Dieu. Tout au long de son histoire le peuple continuera à clocher des deux jarrets (voir 1 Rois 18,21), n’arrivant jamais à choisir nettement pour son salut entre les moyens humains et la foi complète en Dieu.

Les tentations de Jésus

Trop souvent le peuple d’Israël a raté les occasions qui lui étaient données de choisir son Dieu : les tentations ont montré ce qu’il valait! Mais un fils d’Israël, Jésus, va relever le défi : il reprend le chemin du désert pour y connaître les mêmes tentations que son peuple ; cependant sa fidélité à la volonté de Dieu, son Père, triomphe et il est comblé de bénédictions pour tout le peuple nouveau qui naît de son choix parfait.

La tentation de la faim

Ordonne que ces pierres deviennent des pains (v. 3). Au désert, la soif et la faim tentent la fidélité du peuple à Dieu (voir Ex 16,1-3). Va-t-il choisir les viandes grasses d’Égypte, les idoles, etc., ou bien pourra-t-il apprécier les biens que Dieu lui donne? L’épreuve révèle un peuple qui murmure et ne pense qu’à sa faim. Jésus connaît aussi la soif et la faim au désert. Lui, le Fils de Dieu, ne pourrait-il pas satisfaire son appétit par un geste miraculeux? Il pourrait alors enthousiasmer la foule, lui donner un pain qui ne coûte rien et résoudre ainsi ses problèmes économiques sans exiger l’effort personnel. Mais contrairement au peuple, Jésus choisit le pain de la Parole de Dieu ; sa vraie nourriture, c’est d’accomplir la volonté de son Père.

La tentation des signes

Jette-toi en bas (v. 6). Au désert, le besoin de voir des signes évidents de la puissance de Dieu tente aussi le peuple hébreu (voir Ex 17,1-7). Le peuple va-t-il lui aussi « essayer » ou tenter Dieu? Ou bien va-t-il faire confiance en la puissance et en la bonté de son Dieu? Cette épreuve fait encore connaître un peuple incapable de faire confiance à Dieu, de lui laisser le choix des moyens à employer. Au début de sa mission prophétique, Jésus est tenté par la puissance des signes miraculeux. Pourquoi ne commencerait-il pas sa prédication par un geste spectaculaire, se laissant tomber au milieu de la foule en prière au Temple de Jérusalem? Le peuple ne croyait-il pas que le Messie tomberait directement du ciel en pleine célébration de la Pâque? Jésus ne pourrait-il pas captiver les admirateurs par l’abondance de ses miracles?

Mais Jésus choisit de faire confiance à Dieu, qui fera réussir sa mission. Il refuse de montrer aux hommes des signes spectaculaires qui seraient pourtant une manière plus facile et plus « efficace » de se faire reconnaître comme Messie. En réalité, Jésus est venu convertir les cœurs et il ne fera pas plus de miracles que ceux qui sont nécessaires aux disciples disposés à croire. Jésus ne peut exiger de son Père des miracles, afin d’éviter les rejets et les humiliations, qui sont le lot des messagers de Dieu : ce serait mettre Dieu à l’épreuve, sous prétexte de se fier à lui.

La tentation de la richesse et de la puissance

Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer (v. 9). Les richesses de la Terre promise éprouvent, elles aussi, la fidélité d’Israël envers son seul Dieu. Garde-toi de dire en ton cœur : C’est ma force, c’est la vigueur de ma main qui m’ont fait agir avec cette puissance (Dt 8,17). Israël va-t-il s’enorgueillir de ses richesses? Va-t-il, pour réussir, se fier en son travail, en la puissance de ses voisins, en ses faux dieux? Ou bien, va-t-il reconnaître que Dieu seul mérite qu’on se fie en lui? L’épreuve fait connaître un peuple qui suit tantôt son Dieu, tantôt les idoles ou les rois puissants. Le peuple n’arrive donc pas à choisir nettement Dieu, à adorer Dieu seul. Tout au long de sa vie, Jésus, pleinement homme, subit des épreuves, est assailli par des tentations, placé devant des occasions de préférer son Père à toute chose. Puisque les hommes ne veulent pas se convertir, Jésus ne pourrait-il pas se contenter de dire que le moindre mal, c’est d’accepter la réalité et de s’imposer par les recours bons ou mauvais de la politique, c’est-à-dire pactiser avec le Mauvais? Pourtant, Jésus ne se fie ni en la puissance ni en la richesse pour établir son Royaume, mais il choisit Dieu, qu’il reconnaît seul digne d’adoration.

La tentation du nouveau peuple de Dieu

Jésus sort vainqueur des tentations qui avaient fait succomber le peuple de Dieu au désert, il ne s’est pas laissé séparer de Dieu. Mais, après lui, le nouveau peuple de Dieu, l’Église, doit affronter ces mêmes tentations. N’est-ce pas qu’il lui en coûte toujours de se rappeler que le Royaume de Dieu ne naît ni de l’abondance des biens matériels, ni du prestige susceptible de séduire les foules, ni d’une compromission avec le prince de ce monde? L’Église peut être tentée de donner aux hommes ce qu’ils désirent eux-mêmes et non le salut de Dieu. Dans le Royaume annoncé par Jésus, il n’y a aucune place pour Satan, qui se tient derrière les idoles humaines. Le Royaume, c’est l’univers des anges, c’est-à-dire des messagers et des témoins de Dieu. Le nouveau peuple de Dieu est assuré de sa victoire en suivant Jésus, le nouvel Adam obéissant, qui s’appuie sur Dieu et se fie à sa Parole.

Première lecture : Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a

La création de l’homme

Cette lecture est tirée de l’une des pages les plus anciennes et les plus imagées de la Bible. L’auteur, un catéchète, part d’une méditation sur la condition humaine et parle en symboles. Il nous présente Dieu comme un potier, qui modela l’homme avec la poussière tirée du sol (2,7). Par son corps, ses instincts, sa sensibilité, l’homme est terrestre ; il s’apparente aux animaux. Mais il y a en lui quelque chose qui vient directement de Dieu et qui en fait une personne libre, capable de penser et de forger son destin. Cette double réalité est exprimée par les images de la poussière du sol et du souffle de Dieu. Dans la langue hébraïque, le même mot désigne « souffle », « vent » et « esprit ». Dieu, en effet, communique à l’homme son souffle de vie, pour que celui-ci soit en même temps Esprit de Dieu dans l’homme et esprit de l’homme. La personne humaine possède donc une valeur supérieure à n’importe quelle créature. Chacun de nous est une personne que Dieu regarde avec attention et affection.

Le paradis terrestre

La vie que Dieu a voulue pour l’homme est décrite par le merveilleux jardin en Eden (2,8). Cette oasis est un symbole ; il serait inutile de vouloir la localiser. Un fleuve arrose le jardin et en sort, se divisant en quatre bras : le Pishôn, le Gihôn, le Tigre et l’Euphrate. Ce sont les grands fleuves de Mésopotamie et d’Égypte, très distants l’un de l’autre. C’est comme si on disait que le Nil, le Saint-Laurent, le Mississipi et l’Amazone passent par ce jardin. Il faut donc comprendre que toutes les sources capables de fertiliser la terre sortent de ce fabuleux jardin. C’est la figure de la terre nouvelle, de l’état de grâce dans lequel vivent les fils de Dieu, confiants et sans aucune crainte sous le regard de leur Père. Cette image de l’homme modelé par Dieu et placé dans le jardin se réfère autant au premier homme qu’aux croyants qui vivent maintenant dans l’amitié divine et qui doivent obéir à la Loi pour posséder la vie. C’est à partir de son état de créature que l’homme est appelé à s’épanouir dans l’amour, en présence d’un Dieu très proche.

Le péché et la chute

L’homme est un être responsable ; il est mis à l’épreuve par Dieu, afin qu’il choisisse lui-même entre la vie ou la mort. Il n’est pas soumis à un destin aveugle ; mais il possède la faculté de choisir ; par contre Dieu attend sa réponse. S’il fait preuve de fidélité, en observant le commandement de Dieu, il aura le privilège de vivre près de l’arbre de vie et de manger ses fruits ; il ne mourra plus, mais il vivra pour toujours dans la proximité de Dieu. L’arbre de la connaissance du bien et du mal (2,9) symbolise le pouvoir de décider ce qui est bon et ce qui est mauvais. Ce pouvoir, l’homme ne peut l’exercer par lui-même, mais il doit s’en remettre à Dieu. Tout lui vient de Dieu et il doit se fier à sa Parole. Mais le serpent, qui personnifie le diable, se fait l’instrument de la tentation et fait tomber l’homme. La belle amitié de l’homme avec Dieu est perdue par la désobéissance. L’homme s’est fait librement l’ennemi de Dieu, à qui il devait tout. Le péché, c’est essentiellement le refus de la condition de créature et la volonté de se faire l’égal de Dieu, qui seul décide de tout. Entraîné par la femme, Adam ne sait pas couper court à la tentation, comme le fera Jésus au désert (Mt 4,3-10). Le Christ, vainqueur du démon, par son obéissance, rétablira l’homme dans son état primitif (Rm 5,12-19).

Deuxième lecture : Rm 5, 12-19

Un texte capital du Nouveau Testament

Cette lecture est constituée d’un texte capital du Nouveau Testament sur le péché originel et la justification universelle par le Christ. Antérieurement, dans cette lettre aux Romains, saint Paul a décrit les espérances qui s’ouvrent pour le croyant, enrichi par tout ce que le Christ lui a mérité par son sacrifice. Maintenant, il élargit son horizon, en affirmant que le salut est arrivé pour toute l’humanité.

Le péché par Adam

Qu’ils aient agi en pleine conscience (grâce à la Loi) ou non, tous les hommes se sont trouvés solidaires d’Adam dont la volonté de se faire Dieu incarne le désir de l’homme. Par un seul homme, le péché est entré dans le monde (v.  12). Cet homme est appelé Adam par l’Écriture. Mais en parlant d’Adam, père de tous les hommes, elle se réfère aussi à l’homme qu’est chacun d’entre nous. Le péché est entré par le premier homme, Adam, mais il a sans cesse augmenté à mesure que se multipliaient les péchés de chaque homme. Quand l’Apôtre parle de « péché », il parle de la situation de péché qui fait que tous les hommes sont responsables du mal qui existe. Aucun d’entre nous peut se considérer complètement innocent face aux péchés d’autrui ; en outre, nous ne pouvons pas nous excuser entièrement de la violence et de l’injustice qui foisonnent dans le monde. Et par le péché est venue la mort (v. 12). Dans la Genèse, Dieu menace Adam de mort, s’il vient à pécher. De fait, le péché entraîne l’humanité dans la mort, non seulement la mort physique qui est le lot de tous ou la mort occasionnée par les conflits entre les hommes, mais aussi la mort dans un sens plus large, la mort spirituelle. Car ils sont morts ceux qui sans cesse étouffent leur conscience et se laissent paralyser par leur égoïsme ; ils sont morts ceux que mènent leurs instincts qui ne peuvent s’élever au-dessus de leurs intérêts matériels, pour croire, espérer et aimer.

La rédemption par le Christ

Si, par la faute d’un seul homme, la mort a régné, combien plus, à cause de Jésus Christ, règneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en plénitude le don de la grâce (v. 17). En entrant dans le domaine de la grâce instauré par Jésus Christ, les hommes retrouvent la vie, dont le régime de la Loi faisait éclater l’absence sans pouvoir la donner. À la vision du destin humain que nous présentait la Genèse, saint Paul oppose une autre image, celle du Christ crucifié. À la scène du péché auprès de l’arbre défendu, l’Apôtre en ajoute une autre : la rédemption accomplie sur « l’arbre de la croix ». Dans la première, il y a trois personnages : l’Homme (Adam), le Péché (le serpent) et la Mort. Dans la seconde, il y en a quatre : un autre homme (le Christ), le Péché, la Mort et la Justice. Mais on ne doit pas opposer sans plus la chute de l’homme et le don de Dieu. Certes, les torts causés par le péché se sont de plus en plus multipliés. Cependant l’Apôtre s’arrête sur la grandeur du don de Dieu : tandis que croît l’humanité et que se répand le péché à tous les niveaux de la civilisation, Dieu multiplie aussi pour tous les appels à se libérer de la servitude du mal. C’est ainsi que la grâce du Christ restaure ce qu’a détérioré le péché. Le Christ nous embrasse tous ; il nous réunit dans son sacrifice et il devient la nouvelle Tête de l’humanité, le nouvel Adam.

Les hommes d’aujourd’hui sont encore entraînés par le courant du mal, qui remonte à Adam ; mais ils sont aussi libérés tous ensemble par le Christ. Celui qui n’entre pas dans cette entreprise de groupe ne peut se sauver.

Émilius Goulet est archevêque émérite de l’archidiocèse de Saint-Boniface depuis 2009. Il est membre de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice.

Source : Le Feuillet biblique, no 2922. Première parution : 8 mars 1987. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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