
Les pèlerins d’Emmaüs en chemin. James Tissot, 1886-1894.
Aquarelle opaque et graphite sur papier. 18,9 x 27 cm. Brooklyn Museum, New York.
Jésus se fait guide de quiconque l’accueille
Odette Mainville | 3e dimanche de Pâques (A) – 19 avril 2026
L’apparition aux disciples d’Emmaüs : Luc 24,13-35
Les lectures : Actes 2,14.22b-33 ; Psaume 15(16) ; 1 Pierre 1, 17-21
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
Deux disciples, dont on ignore l’identité, si ce n’est le nom de l’un d’eux, Cléopas, avaient quitté Jérusalem pour se diriger vers un village appelé Emmaüs. Le cœur plein de tristesse, ils s’entretenaient des évènements des derniers jours relativement à la condamnation à mort de Jésus par les autorités juives. Sans qu’ils le reconnaissent, Jésus s’était joint à eux, écoutant leurs propos teintés d’une vive déception. Se faisant fin pédagogue, Jésus les écoutait, leur permet de se vider le cœur, mais sans toutefois s’imposer. Par ailleurs, toujours prêt à ouvrir les yeux à qui veut l’accueillir, il accepta leur invitation à demeurer avec eux. C’est alors qu’il se fera reconnaitre par le geste de la fraction du pain.
Jésus de Nazareth, un prophète parmi les siens
À l’époque du passage de Jésus parmi les siens, le peuple d’Israël vivait sous le joug de l’Empire romain. Ce peuple nourrissait toutefois l’espoir que Dieu enverrait un Sauveur qui lui rendrait son autonomie et sa dignité. Or, les gestes et les propos de Jésus attisaient l’attention et intriguaient, mais c’était surtout les gens ordinaires qui l’accueillaient et l’écoutaient. Les autorités juives étaient, au contraire, vivement irritées par cette ascendance qu’il exerçait sur le peuple, à leur détriment. En vérité, Jésus s’identifiait à la condition des gens ordinaires. Il les écoutait attentivement, partageait leurs repas et soulageait leurs souffrances. Néanmoins, il prononçait des paroles acerbes envers les dirigeants religieux, les scribes, les pharisiens et les sadducéens qui se promenaient en vêtements ostentatoires et imposaient de lourds fardeaux au peuple sous leur domination.
Jésus fait route avec deux inconnus
Alors qu’il marchait avec les deux inconnus, Jésus leur demande de quoi ils discutaient. « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci », lui répondirent-ils. Feignant l’ignorance, Jésus les laissait exprimer leur indignation. C’était aussi l’occasion pour eux d’exprimer toute l’espérance qu’ils avaient placée en Jésus de Nazareth, espérance désormais déçue. Ils le décrivaient comme un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Ils avaient espéré qu’il les délivrerait du joug des étrangers, affirmaient-ils.
Cependant, les récents événements, en l’occurrence sa condamnation à mort et son exécution, avaient réduit à néant leurs attentes. Ils ajoutaient cependant un important témoignage, à savoir que des femmes s’étant rendues au tombeau et l’ayant trouvé vide, elles avaient été informées par des anges que Jésus était vivant. Ils précisaient encore que, consécutivement au témoignage des femmes, quelques-uns de leurs compagnons s’étaient eux-mêmes rendus au tombeau ; ce qui leur avait permis de vérifier l’authenticité de leurs propos relativement à la vacuité du tombeau, sans pourtant recevoir l’attestation que Jésus était vivant.
Jésus leur adressa alors de sévères reproches, les accusant même d’être sans intelligence. Il leur ouvrit ensuite les Écritures relativement à tout ce que les prophètes avaient annoncé, pour finalement affirmer que tout ce qu’ils avaient prédit s’était réalisé en la personne de Jésus. « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire? » leur dit-il. Une réplique qui n’était pas nécessairement évidente aux oreilles des deux disciples. Quel était donc ce message que Jésus a voulu leur communiquer?
La mission de Jésus authentifiée par le Père
D’autres importants personnages avant Jésus avaient sacrifié leur vie par fidélité à Dieu. Parmi les plus illustres, il convient de nommer Jean, le Baptiste, qui fut exécuté par décapitation, sur ordre d’Hérode Antipas, pour avoir dénoncé son mariage incestueux. Jean prêchait un baptême de conversion en vue de l’avènement du Royaume de Cieux. De toute évidence, Jésus avait intégralement approuvé sa prédication, puisqu’il s’était fait baptiser par lui, dans le Jourdain. Le rôle exercé par Jean, le Baptiste, s’était toutefois achevé au moment de sa mort ; ce qui ne fut pas le cas en ce qui concerne Jésus, puisqu’il est apparu à de nombreuses personnes, dont Pierre, les Douze, Jacques, frère de Jésus, à cinq cents frères à la fois et ainsi qu’à Paul (1 Corinthiens 15, 4-8) ; il est aussi apparu à Marie de Magdala (Jean 20,11-18) et, bien sûr, aux disciples d’Emmaüs.
Ainsi, Jésus sera le seul personnage qui se manifestera vivant au-delà de sa mort. Il est donc ressuscité. On peut alors interpréter sa résurrection comme la ratification intégrale par Dieu de l’ensemble de sa mission et, par le fait même, la reconnaissance par Dieu de la perfection de Jésus. Cette approbation de Dieu était, en même temps, une accusation des personnes qui l’avaient condamné à mort, alors qu’elles prétendaient représenter la volonté divine. La résurrection de Jésus proclame donc qu’il est, lui, la Voix du Père en ce monde.
Jésus se fait reconnaitre à la fraction du pain
Comme la fin du jour approchait et que Jésus faisait mine de poursuivre sa route, les disciples d’Emmaüs l’invitèrent à rester avec eux. Il accepta l’invitation et prit place à table avec eux. C’est alors qu’ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors, leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Les disciples se levèrent aussitôt et retournèrent à Jérusalem afin de témoigner de cette rencontre avec Jésus. Leur témoignage fut positivement accueilli, puisque déjà Simon-Pierre avait aussi bénéficié d’une apparition.
Mais alors, comment comprendre l’importance de la fraction du pain? Il faut évidemment revenir à l’épisode de la Cène où Jésus avait posé ce geste en présence de ses disciples. Un geste auquel il avait donné toute sa signification en prononçant les paroles : « Ceci est mon corps. Prenez et mangez-en tous ». Pour bien saisir la portée des paroles de Jésus sur le pain, il faut d’abord se rappeler que, dans la Bible, le corps ne se limite pas à désigner la chair, mais vise plutôt à désigner la personne dans sa globalité, sa personnalité, ses choix, ses agissements, ses accomplissements. Bref, son corps est tout ce qu’elle devient au fil de son cheminement.
Ainsi, quand Jésus a invité les disciples à manger le pain, ce n’était pas pour qu’ils l’adorent, mais bien pour qu’ils s’unissent à lui et qu’ils poursuivent sa mission au quotidien. Accepter de manger le pain signifie donc s’engager à la suite de Jésus. Par conséquent, il est important de se poser chaque jour et à chaque instant la question de la manière dont Jésus agirait dans telle ou telle situation, de la manière dont il réagirait à tels événements, et surtout, de la manière dont il accueillerait l’autre. Autrement dit, accepter de manger le pain au moment de la célébration de l’Eucharistie n’est pas qu’un geste ponctuel d’adoration, mais bien un choix de vie, un engagement à la suite de Jésus.
Conclusion
Alors que la mort de Jésus avait démoli tout espoir de délivrance de la part de ceux qui avaient cru en lui, sa résurrection vient bouleverser la compréhension qu’on avait de l’établissement du Royaume de Dieu. Dans la personne de Jésus, Dieu vient effectivement dire à l’humanité comment son Règne peut s’accomplir en ce monde, soit en communiant à la personne de son Fils, Jésus, et en prolongeant sa mission et son message au fil du quotidien, en épousant, dans la mesure du possible, le mode de vie qui fut le sien. Partager le pain devient alors symbole de cet engagement, ou plus précisément, de la volonté de modeler sa vie sur celle de Jésus.
Odette Mainville est auteure et professeure honoraire de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.
Source : Feuillet biblique 2930. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
