Stèle funéraire de Licinia Amias.
Musée national, Rome (Nick Thompson / Flickr)
L’ancre et les poissons
Sylvain Campeau | 9 février 2026
Cette stèle funéraire est souvent considérée comme l’une des plus anciennes inscriptions chrétiennes. Elle mélange le grec et le latin et semble faire appel à des éléments symboliques des religions romaine et chrétienne. Comment comprendre les inscriptions et cet étrange mélange d’éléments païens et chrétiens?
La stèle provient des environs d’une nécropole à ciel ouvert du Vatican et est datée du début du 3e siècle. Gravée dans le marbre, la base de la stèle ne nous est pas parvenue. Le texte n’est donc pas complet.
Dans le registre supérieur, les lettres D et M viennent encadrer une couronne de laurier. Les deux lettres sont l’abrégé d’une formule romaine traditionnelle confiant le défunt aux esprits des morts (di manes). La couronne de laurier vient renforcer la formule car cette plante évoque l’immortalité et la victoire sur la mort dans la religion romaine.
Au centre, on retrouve une inscription écrite en grec : ichthus zôntôn ou « poisson des vivants ». Sous l’inscription, on voit deux poissons autour d’une ancre. Le poisson était couramment utilisé dans l’art païen. Mais il est ici associé à l’ancre. Cette association nous oriente vers une interprétation chrétienne des éléments graphiques : dans l’art paléochrétien, l’ancre est un symbole important évoquant l’espérance dans le salut offert en Jésus, premier né d’entre les morts. Il faut se rappeler également que le mot grec ichthus, qui signifie « poisson », est un acrostiche pour les premiers chrétiens et un condensé de leur foi : Jésus Christ, Fils de Dieu et Sauveur. Le poisson est devenu pour eux un symbole, non seulement parce que Jésus a fait de ses premiers disciples des « pêcheurs d’hommes » (Marc 1,17), mais aussi parce qu’il est devenu un signe discret pour exprimer leur adhésion à la foi chrétienne.
Dans le registre inférieur, on retrouve un texte en latin qui identifie la personne dont on voulait honorer la mémoire : LICINIAE AMIATI BENEMERENTI VIXIT (« À la bien-méritante Licinia Amias, elle vécut... [les mots suivants devaient indiquer le nombre d’années] »).
Le mélange d’éléments païens et chrétiens de cette stèle peut être interprété de diverses manières [1]. La famille de la défunte tenait probablement à afficher son appartenance à la religion romaine traditionnelle en respectant toutefois l’adhésion à la foi chrétienne de celle dont on voulait honorer la mémoire. La référence chrétienne est donc discrète mais suffisamment évocatrice pour les initiés de la foi chrétienne. Cette discrétion s’expliquerait par le fait qu’à cette époque, le christianisme était perçu par les Romains comme un mouvement superstitieux et non comme une religion légitime.
On peut aussi comprendre l’épitaphe comme une tentative de dissimuler une sépulture chrétienne parmi des monuments conformes à la religion romaine officielle. La stèle serait ainsi un témoignage discret de la foi nouvelle à une époque où les chrétiens et les chrétiennes ne pouvaient jouir de la liberté d’expression dans l’Empire.
Diplômé en études bibliques (Université de Montréal), Sylvain Campeau est responsable de la rédaction.
[1] Je m’inspire ici des propos de Kimberley Fowler, « Epitaph of Licinia Amias » (consulté le 19 janvier 2026).
