
Icône de la Nativité de Rublev. Cathédrale de l’Annonciation, Moscou (Wikipédia).
3. La ménagerie de l’étable de la Nativité
Luc Castonguay | 2 janvier 2026
La fête de Noël étant passée ainsi que les festivités de fin d’année, pourquoi s’intéresser à l’icône de la Nativité du Sauveur? Nous avons certainement tous eu l’occasion d’en voir des représentations pendant ces temps de réjouissances. Cette distance nous permet de moins nous pencher sur son sujet principal, l’incarnation de Dieu, et de nous intéresser aux nombreux animaux qui s’y retrouvent afin d’essayer de comprendre leur rôle. Rappelons que le propos de cette série d’articles est de retracer la présence d’animaux dans les récits bibliques et d’analyser leur fonction, soit-elle matérielle, symbolique ou théologique dans leur représentation iconographique.
Disons d’abord que les évangiles canoniques sont peu bavards sur la naissance du Seigneur. Seul Luc (2,1-20) et Matthieu (2,1-6) en parlent et de façon succincte. Ces espaces nébuleux dans les récits de la vie de Jésus de Nazareth ont comme conséquence de stimuler l’imagination du lecteur et de la lectrice. Depuis le tout début du christianisme, l’histoire de sa naissance est commentée, analysée, interprétée par des théologiens, historiens et biblistes, tout en étant depuis ces temps anciens imagée par les artistes : peintres, musiciens, chanteurs, sculpteurs. C’est ce qui a embelli la tradition et la légende et rendu possible tout cet imaginaire qui entoure la crèche de la Nativité. Il faut alors comprendre que ces interprétations, qu’elles soient picturales, littéraires ou musicales sont liées au temps et au milieu de leur création.
L’icône que nous présentons, La Nativité de Jésus, a été écrite par le grand maître Andreï Roublev vers le début du XVe s. Elle dépeint le texte de la nativité de Jésus telle que décrite dans deux évangiles apocryphes : le Protévangile de Jacques chapitres 18,1-21, daté du IIe siècle [1] et celui du Pseudo-Matthieu chapitres 12 à 16 daté, par la plupart des chercheurs, du VIIe ou IXe siècle [2].
Voilà pour l’histoire. Tentons maintenant une brève lecture iconographique de cette icône. De façon générale, la perspective en peinture donne l’illusion de profondeur, ce qui a pour effet de faire entrer la personne qui regarde dans l’image. En iconographie, la perspective est inversée : on fait ressortir le ou les personnages représentés qui viennent rejoindre la personne qui regarde.
Dans cette icône, de l’immense trou noir qu’est la grotte, tout explose pour faire passer la lumière. Ces représentations dans une grotte n’apparaissent qu’au VIe ou VIIe siècle ; avant il y avait la mangeoire, la crèche. Par la mise en scène spectaculaire et l’intemporalité de cette icône, au premier coup d’œil, il nous semble que le monde vient d’éclater. Ce qui est totalement vrai car une nouvelle ère commence : un Sauveur est né. Tous les évènements marquants de la Nativité tournent autour du centre de cette icône où dans l’immense trou noir se trouve le divin Enfant, l’âne et le bœuf. Tout près, mais quand même à l’extérieur, sa mère Marie, la Théotokos (Mère de Dieu) surdimensionnée par rapport aux autres, est étendue sur un large coussin rouge. Tout autour de ce qui représente le cœur de l’icône, les autres séquences qui sont de temps, de lieux différents et secondaires : l’arrivée des mages en chevaux, un chœur d’anges en adoration, Joseph et le figurant du diable lui insufflant le doute, des brebis, les sages-femmes veillant au bain du nouveau-né ; les bergers et des moutons en montagnes avertis par un autre chœur d’anges. Par cela nous percevons bien que le but de l’icône n’est pas de présenter une image exacte et factuelle de l’évènement, mais de nous faire entrer dans l’allégorie mystique de l’avènement qui fut formée au cours des âges par la tradition. « L’absence de réalisme caractéristique à cet art souligne la spiritualisation en cours [3]. » De plus, tout dans l’icône est symbolique : les mages (un jeune, un d’âge mur et un vieux), ces rois païens étrangers qui côtoient les pauvres bergers locaux venus rendre hommage à l’Emmanuel confirment l’universalité de la Nouvelle Alliance proposée par Dieu.
Pour reprendre notre étude spécifique de la ménagerie de la crèche, disons que nous avons dénombré dans cette scène un âne, un bœuf, six moutons ou chèvres et trois chevaux. Étudions-les individuellement et plus attentivement.
L’âne est dans plusieurs cultures anciennes symbole de paix, de pauvreté, d’humilité et de courage. C’est un animal paisible et fidèle, utilisé pour le travail et le transport. Ce qui est justement le cas ici où, selon les deux évangiles apocryphes cités plus haut, il a servi de monture à Marie pour arriver jusqu’à Bethléem. On le retrouve aussi lors de la fuite en Égypte et dans l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem qui fait référence à Zacharie (9,9). Il est noté plus de 90 fois dans la Bible.
« Apocryphes et traditions médiévales ont souligné la possible présence de l’âne dans la crèche qui aurait porté la Vierge Marie et son enfant lors de la fuite en Égypte ; une douce et rassurante présence que l’on retrouve encore de nos jours dans nos crèches de Noël, avec pour compagnon le bœuf [4]. »
Les chercheurs situent la datation des premières représentations de la Nativité avec ces animaux vers le IVe siècle. Les évangiles canoniques ne les mentionnent pas mais on retrouve un fondement théologique de leur présence dans un passage de l’Ancien Testament : « un bœuf connaît son propriétaire et un âne la mangeoire chez son maître » Ésaïe (1,3). Ce passage a été relu par les Pères de l’Église à la lumière de la Révélation comme une préfiguration d’obéissance et d’humilité. « Dans l’icône de la Nativité du Christ, l’âne symbolise les païens qui reçoivent le salut et le bœuf, animal de sacrifice chez les Juifs, les représente [5]. »
Le bœuf a été et est encore, pour certaines civilisations, un animal sacré ; il est souvent immolé, offert en sacrifice. C’est un animal fort, courageux et calme. Il était symbole de richesse. Pour citer une prophétie de l’Ancien Testament dans son chapitre sur le signe de l’Emmanuel, Ésaïe écrit : « Quant à toutes les montagnes […] ce sera un pâturage de bœufs et un pacage de moutons » (Es 7,25), ce qui nous semble être exactement le paysage de l’icône.
Une anecdote à souligner : « Les pères ont vu dans le bœuf, animal casanier, qu’on attache — seul ou par paires — le symbole du peuple juif enchaîné à la loi. L’âne et le bœuf figurent donc l’humanité tout entière réunie autour de son unique sauveur. Les deux explications symboliques ayant été oubliées par la piété populaire, les autorités ecclésiales demandèrent, au XVIe siècle, qu’on supprime les deux animaux des représentations de la nativité. Elles les jugeaient peut-être indignes de figurer en si divine compagnie, ou trop distrayantes pour les fidèles. Le concile de trente (1563) a donc prohibé l’âne et le bœuf. Mais cette censure — imparfaitement observée — n’a tenu que deux siècles [6]. sic »
Les moutons sont le symbole de l’innocence et surtout de la rédemption. « Voici l’agneau de Dieu. » (Jn 1,29). Ils incarnent la douceur. L’agneau, comme le veau, est utilisé comme obole, sacrifié à Dieu. « L’agneau premier-né […] incarne le triomphe du renouveau, la victoire, toujours à refaire de la vie sur la mort. C’est cette même fonction archétypale qui fait de lui par excellence la victime propitiatoire, celui qu’il faut sacrifier pour assurer son propre salut [7]. » Ceci décrit bien tout le symbolisme qu’ils incarnent dans notre icône.
Le cheval comme monture des mages, remplace les dromadaires qui sont apparus que très tardivement dans l’imagerie des nativités. Dans un premier temps, les mages sont apparus voyageant à pied. « Nous rencontrons la représentation des Mages à cheval à partir du XIe siècle […] on rencontre même le thème des chevaux des Mages à l’arrêt, sans leurs cavaliers [8]. » Les chevaux sont principalement vus dans la Bible comme des instruments de guerres, ils ne seront pas retenus par le christianisme pour annoncer la paix, contrairement à l’imagerie païenne qui les préféreront toujours aux pauvres ânes. Le cheval a un symbolisme positif dans le monde païen tandis que la Bible nous en laisse une image contraire. C’est un animal de luxe, possédé uniquement par les rois comme puissance guerrière et dominatrice, mais il deviendra dans l’apocalypse de Jean l’instrument de Dieu.
Pour conclure, disons que la lecture attentive de l’icône nous montre que, dans sa mise en scène et sa composition, tous ses éléments ont une importance et une symbolique. Bien sûr il y a la scène et les personnages principaux, mais tous les autres éléments autour, si mineurs soient-ils, y sont placés dans un but bien précis pour symboliser dans tous ses détails l’archétype représenté.
Luc Castonguay est iconographe et détenteur d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval (Québec).
[1] France Quéré, Évangiles apocryphes, Paris, Seuil, 1983, p. 67.
[2]
P. Georges Drobot, Icône de la Nativité, Abbaye de Bellefontaine (Maine et Loire), 1975, p. 245-248.
[3]
Michel Quenot, L’Icône, Paris, Cerf, 1987, p. 110.
[4] Philippe-Emmanuel Krautter, « Le bestiaire de la Bible : l’âne, un animal pas si bête que cela » (Aleteia).
[5] Michel Quenot, Les clefs de l’icônes. Son langage symbolique, Saint-Maurice (Suisse), Éd. Saint-
Augustin, 2009, p. 101.
[6] Tugdual Derville, « Le bœuf et l’âne, à contempler aussi » (Aleteila)
[7] Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1982, p. 11.
[8] F. Quéré, Évangiles apocryphes, p. 297, p. 301.
