
Jésus enseignant au Temple. James Tissot, entre 1886 et 1894. Aquarelle et graphite, 16,8 x 23,7 cm. Brooklyn Museum, New York (Wikimedia).
Quel type de maître?
Francis Daoust | 13e dimanche du temps ordinaire (A) – 28 juin 2026
Le renoncement et la récompense du disciple : Matthieu 10, 37-42
Autres lectures : 2 Rois 4, 8-11.14-16a ; Psaume 88 (89) ; Romains 6, 3b-4.8-11
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
Les recherches les plus récentes sur le Jésus historique mettent l’emphase sur le fait qu’il était un rabbi. Ce terme hébreu et araméen signifie « mon maître ». Il est attesté deux fois chez Matthieu (26,25.49), trois fois chez Marc (9,5 ; 11,21 ; 14,45) et huit fois chez Jean (1,38.49 ; 3,2 ; 4,31 ; 6,25 ; 9,2 ; 11,8). On retrouve également la forme plus emphatique rabbouni en Marc 10,51 et Jean 20,16. Luc, qui contrairement aux autres évangiles, s’adresse principalement à un auditoire païen, emploie plutôt les noms grecs épistatès « maître, chef » (6 fois, dont 5,5) et didaskalos « enseignant, docteur » (13 fois, dont 7,40).
Il est très important de faire la distinction entre rabbin et rabbi. Le premier est un spécialiste de la Torah et de son interprétation, alors que le deuxième était un enseignant qui apprenait un savoir-faire, un savoir-penser ou un savoir-être à des disciples s’étant mis à son « école personnelle ». À l’époque de Jésus, il existait des rabbis forgerons, des rabbis charpentiers, des rabbis maçons, des rabbis tisserands, des rabbis comptables, et … des rabbis rabbins! Les individus ainsi formés pouvaient ensuite pratiquer par eux-mêmes le métier appris et prendre à leur tour des disciples sous leur tutelle. Dans le Nouveau Testament, Jésus est, comme nous l’avons vu, souvent appelé rabbi, mais il n’est jamais identifié comme étant un rabbin.
L’évangile du Jésus enseignant
Parmi les quatre évangiles, Matthieu est celui qui s’applique le plus à présenter Jésus comme étant un rabbi. L’enseignement qu’il dispense est souvent agréable à lire ou à entendre. C’est le cas des Béatitudes : « Heureux les doux … les miséricordieux … les artisans de paix … » (5,3-12) et du débat sur le plus grand des commandements : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (22,37.39). Ces paroles sont réconfortantes, positives, encourageantes. Elles devaient être appréciées et facilement compréhensibles pour les personnes qui commençaient leur formation à « l’école de Jésus de Nazareth ». Nous pourrions, dans les termes d’aujourd’hui, les qualifier d’enseignements de niveau primaire.
Un enseignant surprenant
En parcourant l’Évangile de Matthieu, on remarque cependant assez rapidement que Jésus est un enseignant qui aime surprendre. Il prononce en effet régulièrement des maximes qui étonnent ses disciples : « Si vous ne devenez pas comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (18,3) ; « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » (20,16); « Celui qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur » (23,11) ou encore, en s’adressant aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Les publicains et les prostituées vous devancent dans le royaume de Dieu » (21,31).
Ces enseignements devaient piquer la curiosité des disciples de Jésus. Que voulait-il dire par ces paroles intrigantes? Et comment osait-il s’adresser ainsi aux personnes les plus respectées de la société juive de son époque? Il n’y a pas à dire, ce rabbi de Nazareth était tout sauf ennuyant!
Jésus s’avère ainsi être un excellent pédagogue. Par ces déclarations surprenantes, il invitait ses disciples à se questionner, à aller plus loin. De cette façon, il les introduisait à une compréhension plus avancée et approfondie des mystères qu’il enseignait. Dans les termes scolaires d’aujourd’hui, nous pourrions dire que ces paroles s’adressaient à ses disciples du niveau secondaire!
Un enseignant exigeant
D’autres paroles de Jésus ne sont pas simplement étonnantes, mais difficiles à recevoir : « Si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau » (Matthieu 5,40) ; « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien, moi je vous dis : ‘Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent’ » (5,43-44) ; « Je ne te dis pas (de pardonner) jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (18,22).
Ces déclarations devaient profondément déranger les disciples de Jésus. Il ne s’agit plus ici d’être simplement intrigué par une parole du Nazaréen, mais plutôt d’être appelé à changer complètement sa manière de voir les choses et sa façon d’agir. Avec ce type d’enseignement, Jésus s’avère être un maître des plus exigeants. Ceux et celles qui s’étaient mis à son « école », croyant trouver des allègements quant à la manière d’observer la Loi de Moïse, réalisent maintenant que suivre Jésus nécessite au contraire une rigueur beaucoup plus considérable. Pour poursuivre avec notre parallèle scolaire moderne, nous pourrions dire que nous sommes ici au niveau universitaire de l’enseignement du Christ.
Pour les experts
D’autres enseignements de Jésus vont encore plus loin. C’est le cas de la lecture de l’Évangile d’aujourd’hui où il déclare à ses disciples que ceux et celles qui aiment leur père, leur mère, leur fils ou leur fille plus que lui, ne sont pas dignes de lui (Matthieu 10,37), que quiconque ne prend pas sa croix pour le suivre n’est pas digne de lui (10,38), où il affirme que ceux et celles qui trouveront leur vie la perdront et que quiconque la perdra pour lui la trouvera (10,39).
Comment comprendre de telles paroles? Elles ont dû déconcerter et troubler les disciples de l’époque de Jésus, tout comme elles nous ébranlent et nous affectent encore aujourd’hui. Elles comptent parmi les passages les plus contrariants de tout l’enseignement de Jésus. Elles ne s’adressent clairement pas à ceux et celles qui commencent leur marche à la suite du maître de Nazareth. Elles ne visent pas non plus à simplement piquer la curiosité des disciples. Et elles vont encore plus loin qu’un appel à un changement radical dans la manière de penser et d’agir. Il s’agit de déclarations troublantes, certes, mais qui permettent de pénétrer au plus profond du mystère du message véhiculé par le Christ. Nous sommes clairement ici au niveau du doctorat!
Un enseignement privilégié
Il importe donc de considérer ces paroles troublantes prononcées par Jésus non pas comme des passages obscurs, difficiles à comprendre et pouvant être mis de côté, mais au contraire comme des enseignements privilégiés et particulièrement importants s’adressant aux disciples les plus avancés.
Dans le passage qui nous intéresse ici, Jésus ne nous demande pas de ne plus aimer nos parents, nos enfants ou toutes les personnes qui comptent le plus pour nous. Il ne nous ordonne pas non plus de souffrir et de mourir prématurément. Il nous appelle « simplement » à reconnaître la source de toute chose. Les parents sont précieux. Les enfants sont une bénédiction. La vie est une merveille. Mais toutes ces réalités formidables ont comme fondement Dieu – Père, Fils et Esprit. Reconnaître cela ne diminue pas l’importance de ce que nous considérons comme ayant le plus de valeur dans nos vies, mais nous enseigne que ces choses précieuses reposent sur un principe encore plus grand qu’il importe d’aimer encore plus que tout le reste. N’est-ce pas là une excellente nouvelle?
Quel type de maître?
Quel type de rabbi était donc Jésus? Les exemples que l’on retrouve dans l’Évangile de Matthieu brossent le portrait d’un maître astucieux et polyvalent. Il enseignait à la fois aux personnes en début de parcours et à celles plus avancées dans leur cheminement. Chacun et chacune y trouvaient son compte. Certains de ses enseignements plaisent, d’autres surprennent et intriguent, certains dérangent et d’autres font plonger au cœur de son message.
Il importe de se rappeler cela lorsqu’on aborde différents types de passages dans les Écritures. On peut apprécier les passages plus simples pour ce qu’ils sont et on peut s’en tenir là si c’est ce que l’on souhaite et ce dont on a besoin. Et il ne faut pas se décourager devant des passages plus complexes, plus dérangeants et plus durs. On peut prendre le temps de les analyser plus en profondeur ou les laisser de côté pour l’instant et y revenir lorsqu’on se sent prêt à les aborder à nouveau. Le Christ vient nous rejoindre là où nous sommes et dans ce que nous sommes. Il a un enseignement pour chacun et chacune d’entre nous, à différents moments de notre vie, à différents niveaux de notre formation à son école.
Source : Le Feuillet biblique, no 2940. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
