
L’endetté sans pitié selon un Disciple de Rembrandt, c. 1660.
Huile sur toile, 176,5 x 216,2 cm. The Wallace Collection, Londres (Wikimedia).
Du pardon de notre Père au pardon entre frères et sœurs
Yves Guillemette | 24e dimanche du temps ordinaire (A) – 13 septembre 2026
Le débiteur impitoyable : Matthieu 18, 21-35
Les lectures : Ben Sira 27, 30 – 28, 7 ; Psaume 102 (103) ; Romains 14, 7-9
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
La liturgie de la Parole de ce dimanche nous propose la seconde partie de l’enseignement de Jésus sur la vie en Église, qui commence elle aussi par une question, celle de Pierre en l’occurrence. La question opère une transition entre les différents thèmes abordés par Jésus dans son enseignement sur la vie fraternelle au sein de la communauté de ses disciples (Matthieu 18,1-20). À la question « Combien de fois dois-je pardonner à mon frère qui a commis des fautes contre moi? », la réponse de Jésus se fait en deux temps. Dans un premier temps, la réponse est « chiffrée ». Jésus se situe au niveau de la conception de Pierre qui avait avancé le nombre de 7, chiffre symbolique de la perfection, de la totalité. Ce qui est déjà annonciateur d’une disposition exemplaire à pardonner, mais limitée tout de même. Jésus va au-delà : il oriente le pardon vers un infini, 70 fois 7 fois, qui est la plénitude, la perfection du pardon que seul Dieu peut accorder. La parabole répond directement à la question de Pierre en montrant l’infini, la démesure de la miséricorde et du pardon de Dieu [1].
La parabole de la démesure (vv. 23-27)
Tout est déraisonnable dans cette parabole de la démesure : l’immensité de la dette, la supplication du débiteur, la compassion du roi créancier qui remet la totalité de la dette, et se prive ainsi d’une somme faramineuse tout en enrichissant le débiteur qui n’en demandait pas tant.
La somme que le serviteur doit au roi est incommensurable. Il est invraisemblable qu’un seul individu puisse posséder une telle fortune. Puisqu’il s’agit d’un serviteur du roi, on peut envisager un haut fonctionnaire qui aurait été négligent, irresponsable, voire profiteur, dans l’exercice de sa fonction de collecter les revenus de l’État. Par curiosité, on peut se demander à quoi équivaudrait la valeur de cette dette. Il est difficile de trouver des équivalences entre les monnaies anciennes et les monnaies modernes. Le « talent » est d’abord une unité de mesure de poids. Le métal utilisé est habituellement l’argent. Si on était au Royaume Uni, on parlerait de livre sterling. B.T. Viviano estime qu’un talent d’argent équivaudrait à 1000$ [2]. On peut alors estimer à 10 millions de dollars la valeur de ces 10 000 talents. C’est beaucoup pour l’époque, mais de nos jours c’est très peu, surtout à l’ère des ultrariches qui étalent leurs milliards à la face du peuple ordinaire aux prises avec la vie chère. Notons aussi que le châtiment décrété par le roi relève davantage des pratiques étrangères que de la législation israélite.
Le montant invraisemblable de la dette, davantage théologique que comptable, ne sert qu’à mettre en évidence la décision du roi : Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette (Mt 18,27). « Saisi de compassion » se dit en grec : splanchnistheis. Littéralement, le terme signifie « être remué jusqu’aux entrailles » en référence à l’amour et à la tendresse d’une mère pour son enfant. C’est un terme AOC, « d’appellation d’origine contrôlée » — permettez-moi l’expression —, pour parler de la miséricorde de Dieu. Comme Dieu, le roi est ému jusqu’aux entrailles devant la supplication du serviteur. C’est la même compassion dont font preuve le bon Samaritain (Luc 10,33) et le père miséricordieux (Luc 15,20), dans deux autres paraboles illustrant elles aussi la miséricorde divine. Le roi créancier remet à son serviteur la totalité de sa dette. Au lieu d’être patient, il prend conscience que la remise d’une telle dette est pratiquement impossible ; mieux vaut alors agir avec miséricorde.
L’inconséquence du débiteur devenu créancier (vv. 28-34)
La parabole aurait pu se conclure sur cet enseignement de la miséricorde divine. Mais non! L’action rebondit dans une direction inattendue. Tout en suivant le même schéma, le dénouement sera complètement à l’opposé de celui de la première scène. Le débiteur, ayant quitté le roi, croise un compagnon de travail qui lui doit 100 deniers, une somme dérisoire correspondant au salaire accumulé de cent journées de travail (v. 28a). Le serviteur libéré de sa dette est loin de suivre l’exemple du roi. Il fait preuve d’une violence extrême, celle-là même à laquelle le roi avait renoncé (v. 28b). Reprenant les mêmes éléments de supplication, le compagnon débiteur en appelle à la patience de son compagnon devenu créancier et lui promet de tout rembourser (v. 29). Mais le nouveau créancier, sourd à la supplication de l’ouvrier, refuse de lui remettre sa dette. Il le fait jeter en prison, alors que lui-même y avait échappé précédemment, résultat de sa supplication et de la compassion du roi (v. 30).
L’action rebondit une deuxième fois. Les autres ouvriers sont scandalisés par un tel comportement et en font part au roi (v. 31) Des délateurs, quoi! Les versets 32-33 récapitulent tout ce qui vient de se passer pour nous ramener en présence du roi qui, « scandalisé » à son tour, réattribue la dette au débiteur et le livre à un châtiment (v. 34).
Michel Gourgues, dans une étude fouillée de la parabole, met en lumière l’inconséquence du débiteur qu’on qualifie habituellement d’impitoyable [3]. Cette inconséquence est mise en évidence par le maître. Celui-ci reproche au serviteur de ne pas avoir fait preuve de la pitié que lui-même avait manifestée à son égard : « Serviteur mauvais! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi? » (18,32-33). Utilisé à deux reprises, le verbe « avoir pitié » se dit en grec : eleésai et éleésa. On reconnaît ici la supplication du rite pénitentiel au début de la messe, Kyrie éleéson, « Seigneur prends pitié ». Ce verbe grec traduit l’hébreu hesed, un mot difficile à rendre dans nos langues. Quand la hesed s’applique à Dieu, elle signifie sa fidélité à l’engagement qu’il a pris, en vertu de l’alliance, de toujours venir en aide à son peuple dans une situation de détresse.On parlera plus tard de la miséricorde de Dieu. Le reproche du maître à son serviteur nous renvoie à un comportement divin : « avoir pitié » de quelqu’un n’est pas un acte de condescendance, mais plutôt un acte proprement digne de la miséricorde divine. Devant l’incapacité du serviteur d’imiter la pitié divine dans ses propres relations, le roi lui réattribue sa dette et le châtie : Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait (18,34). La colère du roi est suscitée par l’inconséquence de son serviteur qui n’a pas tiré de leçon de la faveur dont il a bénéficié.
L’application de la parabole : le pardon de Dieu et notre capacité à pardonner
Le verset 35 se présente comme une application de la parabole mais il pose un problème d’interprétation pour le moins difficile. Que signifie la déclaration finale : C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur? (v. 35). Certains exégètes considèrent que ce verset relève de la rédaction de Matthieu. L’idée ne semble pas concorder avec la question de Pierre et la réponse que lui donne Jésus, comme on vient de le voir. Alors que la question de Pierre s’en tient à la dimension horizontale du pardon entre frères, le v. 35 fait intervenir Dieu et trace une dimension verticale en semblant faire du pardon entre frères la condition du pardon de Dieu. Ce lien n’est pas envisagé dans le dialogue entre Pierre et Jésus qui met l’accent sur l’infini du pardon entre frères. On peut y voir un rappel des trois étapes du processus du pardon au sein de la communauté des frères où, dans la plus grande discrétion et le plus grand respect, tout doit être tenté pour pardonner à qui a péché (18,15-18). Si jamais le frère est récalcitrant, le cas sera traité par toute la communauté, jusqu’à envisager l’exclusion. N’y a-t-il pas là la constatation lucide qu’un frère puisse se retirer de la dynamique du pardon qui est au cœur de la foi au Christ Sauveur? Se pourrait-il qu’un même retrait délibéré de la dynamique du pardon joue dans le cas du débiteur qui n’a rien appris de la pitié dont a fait preuve le maître à son égard?
L’énoncé du v. 35 ne concorde pas avec le thème de la parabole où le maître est ému de compassion et ne reflète pas non plus les sentiments de pitié éprouvés par le maître qui évoquent et incarnent tout à la fois sa compassion. Le maître lui en fait même le reproche : « Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? » (v. 33). L’inconséquence de l’ex-débiteur provoque la colère du maître. Le serviteur mauvais n’a rien appris de l’attitude de son maître, en refusant de faire bénéficier son compagnon de la remise de dette dont lui-même avait bénéficié.
En faisant intervenir Dieu, l’énoncé du v. 35 nous oblige à relire la parabole selon cette grille. M. Gourgues considère que la parabole devient alors une allégorie où le maître évoque Dieu et les autres acteurs font penser aux humains dans leur rapport entre eux et avec Dieu. Si Dieu est le seul sujet du verbe « être remué aux entrailles » ou « être ému de compassion », il y a une attitude que les humains et Dieu ont en commun : « avoir pitié ». Dans sa compassion, Dieu éprouve de la pitié à l’égard de l’être humain en situation de détresse. L’être humain qui fait l’expérience de la pitié de Dieu doit être capable à son tour d’avoir pitié de son semblable, en se faisant le prochain de son frère ou de sa sœur en situation de détresse.
Le message qui se dégage de l’attitude du maître, qui donne un visage à Dieu, est que le pardon de Dieu est premier et qu’il devient comme « une école » du pardon où sont inscrits tous ceux et celles qui veulent devenir les disciples du Christ. À cette école, les notions abstraites ne suffisent pas comme si l’on disait : il faut pardonner parce que Dieu pardonne. L’expérience personnelle d’avoir été pardonné par Dieu est plus formatrice. On peut alors dire : il faut pardonner aux autres parce que Dieu nous a pardonné. C’est la leçon que le serviteur mauvais de la parabole n’a pas été capable de retenir, car il n’avait pas pris pleinement conscience d’avoir été pardonné, alors qu’il était pourtant allé à la bonne école. Son inconséquence s’exprime dans son refus obstiné de libérer son compagnon de sa dette ; ce qui l’a perdu.
J. Jeremias, dans son livre Les paraboles de Jésus, au chapitre « Comment doit vivre un disciple », tire cette conclusion après avoir étudié la parabole du jugement dernier (Mt 25,31-46). Rappelant l’affirmation de Jésus : « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », il écrit :
Le mystère le plus profond de cet amour, marque distinctive du vrai disciple, est que cet amour puisse aller jusqu’au pardon. Il donne ainsi à d’autres le pardon de Dieu dont il a fait l’expérience et dont il sait qu’il dépasse tout ce qu’on peut imaginer. C’est le sujet de la parabole du débiteur impitoyable (Mt 18,23-35). [4]
Yves Guillemette est curé de la paroisse Saint-Léon de Westmount et directeur du site interBible.org.
[1] Ce commentaire est une adaptation de mon commentaire paru dans l’outil biblique proposé par la Société catholique de la Bible (Socabi) pour le Dimanche de la Parole 2026.
[2] B.T. Viviano, « The Gospel according to Matthew », The New Jerome Biblical Commentary, p. 662.
[3] Michel Gourgues, Les paraboles de Jésus chez Marc et Matthieu. D’amont en aval, Montréal, Médiaspaul, 1999, pages 99-128.
[4] Joachim Jeremias, Les paraboles de Jésus, Éditions Xavier Mappus, Paris, 1962, p. 284.
Source : Feuillet biblique 2942. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
