
Les vignerons homicides. Andreï Mironov, 2018. Huile sur toile, 60 x 100 cm (Tradition.ru).
Les vignerons homicides
Patrice Bergeron | 27e dimanche du temps ordinaire (A) – 4 octobre 2026
Parabole des vignerons meurtriers : Matthieu 21, 33-43
Les lectures : Isaïe 5, 1-7 ; Psaume 79 (80) ; Philippiens 4, 6-9
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
Nous entrons dans la section de l’Évangile de Matthieu située entre l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et sa Passion. Cette partie s’illustre par un important affrontement dans le Temple entre Jésus et les autorités religieuses d’Israël, se soldant par une rupture. L’épisode des vignerons homicides est la deuxième de trois paraboles de Jésus sur le jugement.
La vigne, un symbole biblique évocateur
Impossible de ne pas commencer ce commentaire sur l’évangile dominical sans essayer de cerner le riche symbolisme de la vigne qui parcourt l’Ancien Testament et que Jésus récupère et s’appropriera (Jn 15,1). La première lecture (Cantique du bien-aimé et de sa vigne) ainsi que le psaume de cette messe en témoignent. C’est Israël dans ses liens d’amour privilégié avec Dieu qui est comparé à une vigne (plutôt un vignoble) objet des soins du Très-Haut. Par le don de la Loi par laquelle Israël a noué une alliance avec Dieu pour son bonheur, ce dernier nourrit de grandes espérances pour son peuple sur la qualité des fruits que cette « vigne-alliance » portera en termes de justice, de droit et de sainteté. Le poème d’Isaïe (Is 5,1-7 : première lecture) de même que le psaume disent bien la déception de Dieu : « Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait? [...] Pourquoi a-t-elle donné de mauvais raisins? » Isaïe entrevoit une série d’épreuves pour Israël consécutive à cet attiédissement : « enlever sa clôture pour qu’elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu’elle soit piétinée. J’en ferai une pente désolée ». L’histoire d’Israël, avec ses conquêtes successives, confirmera bien ces annonces de conséquences malheureuses.
La source du mauvais rendement
Il est évident que Jésus a en tête ce chant du bien aimé et de sa vigne (Is 5,1-7) lorsqu’il parle à ses adversaires. Toutefois, il s’en détache quelque peu attribuant les mauvais fruits que porte la vigne non pas au cep lui-même – si la vigne alliance est un don de Dieu, ça ne saurait être mauvais! – mais à la négligence de ceux à qui cette vigne avait été confiée, les dirigeants religieux de son temps. L’attitude belliqueuse des vignerons envers les serviteurs du maître de la vigne évoque le sort qu’Israël a fait subir aux prophètes que Dieu lui envoyait tout au cours de son histoire tumultueuse. On reconnaît Jésus dans l’envoi ultime du fils par le Maître (mystère de l’incarnation) qui sera tué et jeté hors de la vigne (crucifixion hors des murs de la Ville Sainte), illustrant le rejet des prétentions de Jésus par le judaïsme.
Des communautés en compétition
Au temps de l’évangéliste Matthieu (fin du premier siècle), cette rupture entre la Synagogue (judaïsme officiel) et l’Église naissante formée en bonne partie de juifs devenus disciples (judéo-chrétiens) est consommée. Le pharisianisme connaîtra même en ce temps un certain renouveau susceptible de reconquérir les juifs passés dans le rang de l’Église. Matthieu a bien besoin de le rappeler que c’est là l’œuvre du Seigneur si la vigne a été remise à un autre groupe de vignerons qui lui fera produire son fruit. C’est l’annonce de la Nouvelle Alliance en Jésus et du nouveau Peuple de Dieu à qui la vigne est désormais confiée.
Évidemment, la parabole des vignerons homicides ternit l’image d’Israël. C’est un écrit chrétien fait pour convaincre de la légitimité de l’Église dans un temps où les tensions sont vives entre la communauté matthéenne et la Synagogue. Matthieu cherche à garder son troupeau bien uni autour de Jésus, pierre rejetée par les uns, mais choisie par le Seigneur.
Détenteur d’une licence en Écritures Saintes auprès de l’Institut biblique pontifical de Rome, Patrice Bergeron est un prêtre du diocèse de Montréal, curé de paroisses. Il collabore au Feuillet biblique depuis 2006.
Source : Feuillet biblique 2945. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
