La Madone du Magnificat. Sandro Botticelli, 1481. Tempera sur bois, 118 de diamètre. Galerie des Offices, Florence (Wikipedia).

Mon âme exalte le Seigneur — NT1

Paul-André DurocherPaul-André Durocher | 21 octobre 2019

Référence biblique : Luc 1, 46b-56
Liturgie des Heures : chaque soir, à Vêpres

46bMon âme exalte le Seigneur,
47exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur!

48 Il s’est penché sur son humble servante;
désormais, tous les âges me diront bienheureuse.

49 Le Puissant fit pour moi des merveilles;
Saint est son nom! 

50 Son amour s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.

51 Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.

52 Il renverse les puissants de leurs trônes,
il élève les humbles.

53 Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.

54 Il relève Israël, son serviteur,
il se souvient de son amour,

55 de la promesse faite à nos pères,
en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais.

À l’origine. Ce cantique se retrouve dans l’évangile de Luc sur les lèvres de Marie, jeune femme enceinte. Selon l’annonce de l’ange, celui qu’elle porte « règnera pour toujours » sur « le trône de David, son père » (Luc 1,32). En d’autres mots, la promesse que Dieu avait faite au roi David mille ans auparavant va se réaliser : un de ses descendants – un messie, un christ – règnera de nouveau sur le peuple d’Israël. Depuis l’Exil à Babylone 600 ans plus tôt, aucun roi juif n’avait régné à Jérusalem. Les Juifs avaient souffert sous divers empires, espérant qu’un jour Dieu interviendrait pour renverser la situation et rétablir l’autonomie et le prestige de leur peuple. L’ange annonce que ce jour est arrivé. Il donne un signe à Marie pour montrer que Dieu est déjà à l’œuvre : sa vieille cousine Élizabeth, que tous croyaient stérile, est enceinte. Marie s’empresse auprès d’elle. C’est dans le contexte de leur rencontre que Marie entonne son cantique. Il comprend deux sections.

Dans la première, Marie loue Dieu – le Seigneur, le Sauveur – pour la grande merveille qu’il réalise en elle. Elle n’identifie pas explicitement en quoi consiste cette merveille, mais elle souligne que Dieu a agi à son égard malgré son statut social très bas — ce qu’elle appelle son « humilité ». On peut conclure qu’elle fait référence au changement prodigieux qui l’attend : elle, une fille du petit peuple, deviendra une reine mère. Évidemment, rien de cela n’est encore réalisé : la joie de Marie jaillit de sa conviction que la parole de l’ange se réalisera. En cela, Élizabeth a bien raison de l’appeler « celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (Luc 1,45).

Dans la deuxième partie de ce cantique, Marie entrevoit les conséquences sociales de cette intervention divine et se réjouit de ce que Dieu accomplira pour le peuple. En élevant un roi juif pour Israël, Dieu va relever son peuple, lui assurer la sécurité et la prospérité. Pour ce faire, Dieu va renvoyer les administrateurs étrangers en écrasant leur pouvoir dominateur. À cause de son amour miséricordieux, Dieu réalisera la promesse qu’il avait faite à David, une fois pour toutes.

Dans le contexte de l’Évangile

Si dans son exubérance adolescente Marie se réjouit en s’imaginant reine mère, la vie lui apprendra rapidement que l’œuvre de Dieu ne correspond pas toujours aux attentes humaines. Quelques semaines après la naissance de son enfant, selon l’évangile de Luc, le vieillard Syméon prédit à Marie que le peuple se divisera à cause de Jésus et qu’elle-même sera profondément déchirée par ce conflit (voir Lc 2,33-35). Quelques versets plus loin, Luc raconte un épisode tiré de l’adolescence de Jésus où Marie, pleine d’angoisse, cherche son fils. L’ayant retrouvé, elle entend Jésus la rabrouer avec des paroles qu’elle ne comprend pas (Lc 2,41-50). Lorsque Luc raconte le retour de Jésus à Nazareth après son baptême dans le Jourdain (bien des années plus tard), il ne mentionne même pas Marie, mais il raconte comment les gens du village se retournent contre Jésus et cherchent à le faire périr. Comment Marie aurait-elle vécu cela? Enfin, la dernière fois où Marie paraît dans l’évangile de Luc, elle essaie de s’approcher de Jésus avec quelques autres membres de la famille; étonnamment, son fils refuse de la voir, déclarant : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8,19-21) Non, Marie n’aura pas de gloire en ce monde à cause du statut royal de son fils. De fait, tous ceux qui rêvaient que Jésus rétablirait la royauté en Israël seront profondément déçus.

Pourtant, malgré l’échec apparent du plan de Dieu, on peut voir le cantique de Marie comme une vraie prophétie qui se réalise dans l’enseignement et le ministère de son fils. Ainsi, alors qu’elle se dit « bienheureuse » parce que Dieu s’est penché sur son humilité, Jésus proclame que tous les humbles – les pauvres, les affamés, les endeuillés, les rejetés – sont « bienheureux » car une récompense éternelle les attend (Lc 6,20-23). Marie voit les puissants renversés de leurs trônes; Jésus annonce le malheur des riches, des repus, des gens qui s’amusent et qui sont populaires, car leur bonheur éphémère ne durera pas (Lc 6,24-26). Marie proclame l’amour miséricordieux de Dieu à l’œuvre dans son peuple; en Jésus, cet amour s’incarne, se fait proche des petits et des pauvres, des pécheurs et des gens à la périphérie. Après sa résurrection, les disciples comprendront que la royauté de Jésus n’est pas politique, mais spirituelle : elle change les cœurs, les regards et les comportements. La prophétie de Marie s’est réalisée d’une façon inattendue et radicale.

Dans ma vie. Lorsque je contemple ma vie, je suis étonné de voir le chemin que j’ai parcouru. Les rêves de mon enfance, mes idéaux d’adolescence, mes espoirs de jeune adulte ont fait place à une réalité beaucoup plus ardue et exigeante. Les cantiques de louange que j’ai chantés à cette époque étaient peut-être naïfs; pourtant, ils contenaient une semence de vérité insoupçonnée qui a porté un fruit durable au fil des ans. J’ai appris que Dieu agit moins dans les actions éclatantes dont je rêvais autrefois que dans les humbles rencontres et les petits projets qui ont façonné ma vie. Les années ont vu la Croix du Christ se planter en moi et la puissance de sa résurrection me transformer d’une façon inattendue, mais beaucoup plus radicale que je ne l’aurais jamais imaginée.

Dans le plan de Dieu. Dans la Liturgie des Heures, l’Église reprend le cantique de Marie tous les soirs à vêpres. C’est comme si, à la fin de la journée, nous étions invités à retrouver l’ardeur et l’enthousiasme de notre jeunesse, purifiés par le dur labeur du jour et les épreuves de la vie, mais toujours vrais, plus profondément vrais. Le cantique de Marie devient notre cantique personnel, alors que nous nous remémorons les « merveilles » que Dieu a faites pour nous. Et la reconnaissance pour son action en faveur des humbles de la terre renouvelle notre propre désir de suivre le Christ en nous engageant pour un monde plus juste, plus fraternel et plus joyeux. La dernière fois que Luc nous parle de Marie, elle est au Cénacle, en prière avec la jeune Église. Que la célébration de vêpres soit pour nous l’occasion de nous unir à toute l’Église pour exalter le Seigneur et pour laisser nos cœurs exulter en Dieu, notre Sauveur!

Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec) et évêque de liaison à la Société catholique de la Bible (SOCABI).

Psaumes

Psaumes et cantiques

Trésors de la prière juive et chrétienne, les psaumes n'en demeurent pas moins des textes qui demandent parfois d'être apprivoisés. Cette chronique propose une initiation aux psaumes et à la prière avec les psaumes.

Note au sujet de NT 1, NT 2 et NT 3

Les trois premiers cantiques du Nouveau Testament sont tirés des récits de l’enfance du Christ dans l’évangile de saint Luc. Il s’agit des cantiques de Marie (1,46-56), de Zacharie (1,68-79) et de Syméon (2,29-32), souvent identifiés par leurs premiers mots latins : le Magnificat, le Benedictus et le Nunc dimittis.

Ces trois cantiques partagent certains traits : ils reprennent le vocabulaire typique des psaumes des Écritures juives; ils semblent plus appropriés à des contextes liturgiques qu’aux récits personnels dans lesquels ils sont intégrés; ils sont centrés sur l’action du Père, et non du Fils. De fait, ces cantiques ne font qu’évoquer Jésus, sans le nommer. C’est pourquoi de nombreux auteurs croient qu’ils reflètent une vieille tradition chrétienne très attachée au judaïsme, plus axé sur l’accomplissement des promesses de l’Ancien Testament que sur la nouveauté radicale qu’apporte Jésus.

En intégrant ces cantiques dans son récit de la naissance du Christ, Luc – tout Grec qu’il est – révèle son grand attachement aux racines juives de la Bonne Nouvelle et son respect profond pour le peuple de Jésus. Pour lui, on ne peut comprendre le Christ, son message et son œuvre qu’à partir de l’Alliance que Dieu a établie avec Israël sous Abraham, Moïse et David. Mais le Christ accomplira cette Alliance en lui donnant un sens nouveau et universel. C’est pourquoi ces trois cantiques peuvent être compris comme des prophéties qui ne se réaliseront que dans la pâque du Christ.