Miniature de la Création (détails). Enlumineur et scribe d’une abbaye clunisienne, f. 4 verso, vers 1175-1200. Enluminure sur parchemin, 59 x 39 cm. Médiathèque communautaire, Moulins (Allier), France (Wikipédia).

Au Dieu caché, seul Sauveur – AT 27

Paul-André DurocherPaul-André Durocher | 27 juin 2022

Référence biblique : Isaïe 45, 15-25
Liturgie des Heures : Vendredi I — Laudes

15 Vraiment tu es un Dieu qui se cache,
Dieu d’Israël, Sauveur!

16 Ils sont tous humiliés, déshonorés,
ils s’en vont, couverts de honte, ceux qui fabriquent leurs idoles.

17 Israël est sauvé par le Seigneur, sauvé pour les siècles. *
Vous ne serez ni honteux ni humiliés pour la suite des siècles.

18 Ainsi parle le Seigneur, le Créateur des cieux,
lui, le Dieu qui fit la terre et la forma, lui qui l’affermit, *
qui l’a créée, non pas comme un lieu vide, qui l’a faite pour être habitée :

«Je suis le Seigneur : il n’en est pas d’autre!

19 “Quand j’ai parlé, je ne me cachais pasquelque part dans l’obscurité de la terre; *
je n’ai pas dit aux descendants de Jacob : Cherchez-moi dans le vide!

‘Je suis le Seigneur qui profère la justice, qui annonce la vérité!

20 ‘Rassemblez-vous, venez, approchez tous,survivants des nations!

‘Ils sont dans l’ignorance, ceux qui portent leurs idoles de bois, *
et qui adressent des prières à leur dieu qui ne sauve pas.

21 ‘Déclarez-vous, présentez vos preuves, tenez conseil entre vous :
qui donc l’a d’avance révéléet jadis annoncé?

‘N’est-ce pas moi, le Seigneur? Hors moi, pas de Dieu;
de Dieu juste et sauveur, pas d’autre que moi!

22 ‘Tournez-vous vers moi : vous serez sauvés, tous les lointains de la terre!

‘Oui, je suis Dieu : il n’en est pas d’autre! 23 Je le jure par moi-même!
De ma bouche sort la justice, la parole que rien n’arrête.

‘Devant moi, tout genou fléchira, toute langue en fera le serment;
24 Par le Seigneur seulement — dira-t-elle de moi — la justice et la force!’

Jusqu’à lui viendront humiliés, tous ceux qui s’enflammaient contre lui.
Elle obtiendra, par le Seigneur, justice et gloire, toute la descendance d’Israël.

Sens original. Le cantique AT 27 se présente ainsi : une introduction ; un long oracle prophétique où Dieu plaide sa cause ; une courte réaction de l’auteur. De fait, en remettant le cantique dans son contexte biblique, on se rend compte que l’introduction est une réaction à un oracle préalable. Dans ce premier oracle (Isaïe 45,14), Dieu annonce au peuple d’Israël en exil à Babylone que d’autres peuples seront maintenant déportés tandis qu’Israël sera restauré. On comprend mieux alors nos versets 15-17 où l’auteur s’exclame devant cette merveille inattendue qu’est le retour de l’Exil. Le plan de Dieu, inconnu jusqu’alors — ‘Vraiment, tu es un Dieu qui se cache!’ — se révèle un plan de salut pour Israël. Les autres peuples sont rabaissés, ‘couverts de honte’.

L’oracle central du cantique (versets 18b-24a) est quelque peu ambigu. Il se présente comme un plaidoyer juridique où Dieu prend à partie les gens qui se dévouent aux idoles. Au cœur de ce discours divin, nous entendons ces mots : ‘Tournez-vous vers moi : vous serez sauvés, tous les lointains de la terre!’ Pour certains commentateurs, ces paroles s’adressent aux Juifs dispersés par l’Exil, tentés de suivre les idoles des nations où ils se trouvent. La réaction de l’auteur à cet oracle adopte ce point de vue : ‘Elle obtiendra, par le Seigneur, justice et gloire, toute la descendance d’Israël.’ Mais pour d’autres, Dieu s’engage à sauver les nations elles-mêmes à condition qu’elles abandonnent leurs idoles et se tournent vers lui. Selon cette perspective, le texte affirmerait que le Dieu d’Israël est l’unique Dieu véritable, le seul capable de sauver qui que ce soit, contrairement aux idoles qui ne peuvent rien. Sa compassion s’étendrait donc à tous les humains.

Une chose est claire : ce Dieu surprenant se fait connaître par sa parole, ‘qui profère la justice, qui annonce la vérité.’ Impossible de s’en faire une idole de bois qu’on porte avec soi! Mais on peut humblement se mettre à l’écoute de sa parole ‘que rien n’arrête.’

À la lumière de l’Évangile. L’Église naissante a été déchirée par la question de l’universalité du salut offert en Jésus. Est-il réservé aux Juifs et à ceux et celles qui choisissent de le devenir? Ou est-il destiné à toutes les nations, indépendamment de leur appartenance au Peuple choisi?

Saint Paul a opté radicalement pour cette perspective universaliste. Pensons à l’épisode où il s’adresse aux philosophes à l’Aréopage d’Athènes en faisant référence à l’autel qu’il a vu consacré ‘au Dieu inconnu’. (Actes 17,16-23) Ce Dieu mystérieux, annonce Paul, s’est manifesté dans la résurrection de Jésus, ouvrant ainsi une voie de salut à toutes les nations.

L’Apôtre croyait que le Christ serait éventuellement reconnu comme Seigneur par tous les peuples. Isaïe a prophétisé : le jour viendra où ‘tout genou fléchira’, où ‘toute langue fera le serment’ en reconnaissant la grandeur de Dieu. De façon analogue, saint Paul dit Christ : ‘Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : ‘Jésus Christ est Seigneur’ à la gloire de Dieu le Père.’ (Philippiens 2,9-11)

Peut-être est-ce le vieillard Siméon qui a le mieux réconcilié la perspective universaliste du salut et l’histoire sainte particulière d’Israël lorsqu’il a prophétisé au sujet de l’enfant Jésus : ‘Mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël’. (Luc 2,30)

Dans ma vie. Mais qu’est-ce qui m’empêche d’accueillir ce salut que Dieu prépare depuis toujours à la face des peuples? N’est-ce pas justement cette tendance à compter sur diverses idoles pour atteindre la plénitude de la vie : idoles de ma santé physique ou mentale, idoles de mes savoirs et de mes habiletés, idoles de mon statut et de ma popularité, idoles de mes plans et de mes succès… Ces nombreuses idoles, je les crée à mon image dans l’espoir de pouvoir être l’auteur de mon propre épanouissement, dans une autonomie individualiste et égoïste. Le ‘self-made man’ n’est pas seulement un mythe américain, c’est une fantaisie qui attire tout être humain, depuis Adam et Ève.

Voilà le défi que je dois continuellement relever : me décentrer de moi-même et m’ouvrir à la voix de l’Autre qui m’appelle au plus intime de moi-même pour y découvrir la vraie liberté. ‘Je ne me cachais pasquelque part dans l’obscurité de la terre,’ dit le Seigneur. Non, il se cache au plus profond de moi-même. Je dois m’arracher à ces idoles où je ne fais que projeter mes propres besoins et fantasmes pour découvrir, dans la profondeur de mon être, la véritable source de mon bonheur.

Dans le plan de Dieu. En traduisant en latin les premiers mots de cette hymne, saint Jérôme a choisi l’expression Deus absconditus, expression qui a fait fortune à partir de la Renaissance où elle servait à souligner l’incapacité de la raison humaine à saisir l’être divin. En d’autres mots, la philosophie pouvait aider l’être humain à reconnaître l’existence de Dieu, mais elle ne pouvait rien dire à son sujet. Nicholas de Cuse, Luther et Pascal ont écrit de belles pages à ce sujet. Mais Isaïe ne pratiquait ni la métaphysique, ni l’épistémologie. Il exprimait simplement — et éloquemment — son étonnement devant les voies mystérieuses et inouïes de la providence divine.

Lorsque nous contemplons le mystère de Dieu, nous nous sentons souvent confondus et dépassés. Comment saisir la source de tout ce qui existe, la puissance de laquelle émerge toute force, la pensée qui donne consistance à toute pensée? Grégoire de Naziance a exprimé cette limite humaine de façon lyrique dans ces mots évocateurs : ‘Ô toi, l’au-delà de tout, n’est-ce pas là tout ce que l’on peut chanter de toi?’

Pourtant, nous croyons que le Mystère s’est révélé dans sa Parole, d’abord adressée à Israël, éventuellement incarnée en Jésus de Nazareth. En écoutant Dieu se dire à travers les Écritures, nous arrivons à percer quelque chose de son mystère : son amour, sa compassion, sa présence, son être-en-communion que nous appelons la Trinité. Nous sommes alors transportés de reconnaissance devant ce Dieu qui choisit d’entrer en relation avec nous afin que nous devenions ses enfants. Vraiment, le ‘Dieu caché’ est le ‘Dieu Sauveur!

Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec).

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Psaumes et cantiques

Trésors de la prière juive et chrétienne, les psaumes n'en demeurent pas moins des textes qui demandent parfois d'être apprivoisés. Cette chronique propose une initiation aux psaumes et à la prière avec les psaumes.