Le désespoir de Job. William Blake, 1805. Plume et encre noire, lavis gris et aquarelle, sur traces de mine de plomb. The Morgan Library, New York (Wikipédia).

4. Job dans les dialogues (suite)

Hervé TremblayHervé Tremblay | 22 avril 2024

Connaître le livre de Job est une série d’articles où Hervé Tremblay nous introduit à un genre littéraire singulier et à une œuvre qui se démarque dans la grande bibliothèque qu’est la Bible.

Poursuivons notre parcours dans le livre de Job. La fois précédente, nous avons étudié ce que disent les amis dans le cycle des dialogues. Il nous faut maintenant nous arrêter plus longuement sur ce que Job y dit.

Les discours de Job

Commençons par un rappel statistique sur la partie des dialogues (Jb 3–31). Il y a deux bornes qui sont des monologues de Job :

  • La borne initiale (le monologue du chapitre 3), que nous avons déjà présentée ;
  • La borne finale (l’ultime apologie de Job aux chapitres 29–31), que nous présenterons une autre fois.

Puis, Job fait 8 discours en 15 chapitres, toujours en réponse à ceux de ses amis :

  • Premier cycle : Jb 6–7 ; 9–10 ; 12–14 ;
  • Deuxième cycle : Jb 16–17 ; 19 ; 21 ;
  • Troisième cycle (en ne le corrigeant pas) : Jb 23–24 ; 26–27.

De quoi ou à qui Job parle-t-il? Les discours de Job traitent de trois thèmes :

  • Job parle à ses amis
  • Job parle de Dieu
  • Job parle à Dieu.

Nous avons déjà présenté le dialogue entre Job et ses amis la fois précédente. Il nous reste à nous concentrer davantage sur ce que Job dit de Dieu et à Dieu.

Ce que dit Job

Job se plaint d’abord de ses souffrances physiques :

  • Son corps malade (6,7 ; 7,5 ; 16,16 ; 17,1-2.7 ; 19,20) ;
  • Les agitations, l’angoisse, l’insomnie, les cauchemars (7,4.13-15) ;
  • La mort prochaine (13,15 ; 17,13-14).

Ses souffrances morales sont encore plus graves :

  • Job se dit abandonné de tous : sa femme, ses frères, ses proches et familiers, ses amis (6,15-21 ; 19,13-19) ;
  • Il est devenu la risée des gens (17,6 ; 19,18).

Mais ce qui trouble le plus Job, c’est qu’il ne comprend pas ce qui lui arrive. Selon le principe de rétribution qui est à la base de toute la discussion, ses souffrances – interprétées comme une punition – ne devraient pas et ne devaient pas lui arriver. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans le système traditionnel. Puisque, dans ce système, c’est Dieu qui récompense ou punit selon ce que chacun mérite, Job tient donc Dieu responsable de tout ce qui lui arrive. Il ne comprend pas l’attitude de Dieu à son égard.

Les plaintes de Job sur Dieu (plaintes en « il »)

Elles se retrouvent dans les trois cycles. Job y décrit comment il perçoit l’attitude de Dieu envers lui.

  • Selon le principe de rétribution, Dieu n’a pas raison de punir Job. Job se dit et se croit innocent jusqu’à la fin, d’une certitude absolue qu’il n’abandonnera jamais (6,10 ; 9,17 ; 10,7 ; 13,16 ; 16,17 ; 23,10-12).
  • Dans un moment de doute passager (9,21) il a admis de légères fautes de jeunesse (13,26). De toute façon, même s’il avait péché, pourquoi Dieu ne lui pardonne-t-il pas (7,20-21)? Dieu, qui voit tout, sait qu’il est innocent (10,7 ; 23,10).
  • À tout instant, Dieu le surveille et l’espionne (7,12.17-19 ; 10,6.14-15 ; 13,27 ; 14,16). Job voit dans cette surveillance intrusive de Dieu sur ses moindres faits et gestes la preuve qu’il est son ennemi (9,17 ; 13,24 ; 19,11).
  • Des comparaisons variées décrivent le Dieu qui attaque Job. Dieu est :

    Un archer qui prend Job pour cible (6,4 ; 7,20 ; 16,13) ;

    Un général qui lance sans cesse de nouvelles troupes contre lui (6,4c ; 10,17 ; 16,14 ; 19,12) ;

    Un lion qui le prend en chasse (10,16) ;

    Un lutteur qui le saisit par la nuque et le met en pièces (16,12) ;

    Un chasseur qui l’enveloppe dans son filet (19,6) ;

    Un bûcheron qui le déracine (19,10).

  • Job croit être l’ennemi personnel de Dieu qui veut le détruire. Tout semble indiquer que Dieu poursuit obstinément un plan décidé une fois pour toute (9,19.29 ; 10,13 ; 23,13). Il va même jusqu’à accuser Dieu de jouissance malsaine au spectacle du désespoir des innocents (9,23)!
  • C’est vraiment déployer beaucoup de force pour abattre un pauvre être fragile (6,11-13 ; 13,25.28) et de courte vie (7,16 ; 8,9 ; 9,25-26 ; 14,2), un être au destin douloureux (7,1 ; 14,1). Pourquoi ne pas lui laisser achever en paix les quelques jours qu’il lui reste puisque, de toute façon, il s’en va bientôt à la mort et au shéol (7,9.21 ; 10,20-22 ; 14,10-12.18-22 ; 17,13-16)?

Les plaintes où Job interpelle Dieu (plaintes en « tu »)

  • Les plaintes où Job s’adresse directement à Dieu se trouvent toujours à la fin de ses discours, surtout dans le premier cycle (Jb 7,7-21 ; 10,2-22 ; 13,20-27 ; 14,13-22).
  • Dans le deuxième cycle, il n’y a que quelques versets (17,3-6).
  • La plainte à Dieu cesse dans le troisième cycle. Elle reprendra vers le milieu du grand monologue final (30,20-23).
  • On constate que Job parle de moins en moins à Dieu, ce qui montre qu’il s’en éloigne peu à peu jusqu’à la rupture.

Cependant, Job ne se résigne pas à subir un jugement injustifié. Il ose demander à Dieu, voire exiger, que sa cause soit réexaminée, il veut aller en procès avec Dieu et le confronter en justice (10,2 ; 13,15-18.22-23), certain que son innocence sera reconnue.

Querelle d’images, querelle d’interprétations. Job avait une image de Dieu qu’il ne reconnaît plus. Job avait des attentes auxquelles Dieu ne répond pas. Au fond, ce qui est en jeu, c’est l’écroulement d’un système et d’un cadre qui donnaient du sens à la vie et à la religion de Job et qui n’a encore été remplacé par rien d’autre. Cette remise en question fondamentale est profondément déstabilisante, ce qui explique que Job réponde aux agressions pressenties de Dieu par sa propre agressivité.

Tout au long des dialogues :

  • Job demeure cet homme « intègre et droit » présenté dans le prologue du livre (Jb 1,1). Il dit ce qu’il pense de Dieu et à Dieu, honnêtement et franchement, quitte à scandaliser ou choquer. Il ne va pas jouer la comédie et admettre des péchés qu’il n’a pas commis dans le but de retrouver la santé et d’être rétabli. Sa relation à Dieu ne se jouera pas sur un mensonge.
  • Job est déchiré entre la plainte à ce Dieu qu’il perçoit comme distant et méchant et son désir de le rencontrer pour qu’il lui donne raison et le justifie ; déchiré entre la distance avec Dieu et sa recherche d’une proximité avec lui. Job est un homme de foi divisé qui frôle le blasphème mais recherche en même temps la présence de Dieu.
  • Quant à Dieu, il est complètement absent. On parle de lui, on lui parle, on l’accuse et on l’insulte, mais il ne répond rien, il ne dit rien. Job et ses amis jonglent avec des idées et des concepts, confrontent leurs expériences respectives à leur appui, échangent des arguments dans un dialogue de sourds, mais il n’y a aucune parole de Dieu pour donner un sens aux épreuves de Job ou pour donner raison à l’un ou à l’autre. Rien. Pour Job, le silence de Dieu est pire que sa déchéance physique, morale et sociale.

Réflexions sur Job dans les dialogues

Le livre de Job traite du scandale de la souffrance imméritée qui a toujours troublé les religions anciennes, pour lesquelles le principe de rétribution était un dogme indéniable. Dans ses réponses à ses amis, Job reconnaît l’indignité foncière de l’être humain devant Dieu, mais il refuse toutes les affirmations des amis sur le principe de rétribution immanquable, particulièrement la punition des méchants. À la loi que l’on croyait infaillible, Job oppose le démenti de l’expérience commune (où les justes souffrent injustement) et celui de sa propre expérience (où lui aussi souffre injustement). Il refuse absolument la solution facile d’expliquer sa souffrance par une faute de sa part, ce qui le rendrait, en fin de compte, responsable de ce qui lui arrive. Les questions sur Dieu rentreraient aussi dans l’ordre puisque la divinité impersonnelle, automatique et machinale du principe de rétribution aura aussi suivi cette loi et fait ce qu’on attendait d’elle. Aussi, il n’est pas si étonnant que le principal sujet des discussions, c’est Dieu, Dieu qui ne suit pas la loi de la rétribution.

Ce n’est pas tout. Job revendique aussi comme un droit que son intégrité soit reconnue publiquement. Job ne veut pas tant être délivré de ses maux (il a déjà accepté la mort prochaine) mais que Dieu reconnaisse son innocence. L’obstination de Job à être reconnu juste par Dieu implique que Dieu a tort. Job est-il orgueilleux? Se place-t-il au centre, de sorte que même Dieu gravite autour de lui ou lui devrait quelque chose? C’est bien ce qu’il semble faire quand il se compare à l’océan primordial ou au monstre marin des origines vaincu par le Dieu créateur dans le combat primordial (7,12). D’ailleurs Éliphaz réagira à ce qu’il considère comme de l’orgueil de la part de Job (15,7-8).

  • D’un côté, on a donc les amis qui s’enlisent dans la défense du système de rétribution en en refusant absolument les dysfonctionnements. La solution qu’ils proposent (la conversion de Job ou l’admission de ses fautes qui produira son retour en grâce) se situe exactement dans la logique de ce système : c’est une théodicée ou une justification de Dieu. Quoi qu’il arrive, Dieu a toujours raison.
  • De l’autre côté, on a Job qui insiste sur les droits que l’être humain acquiert par sa bonne conduite. Ce faisant, Job s’enferme dans une anthropodicée ou une justification de l’humain. Quoi qu’il arrive, c’est l’humain qui a raison.

Pour Job, la situation est claire : il a raison, Dieu a tort. Sa justification ne pourra donc se faire que par une condamnation de Dieu. La controverse montre que Job, en fait, partageait avec ses amis la doctrine de la rétribution terrestre et qu’il n’avait donc pas « craint Dieu pour rien » (1,9). Tout comme ses amis, il attribuait à Dieu un sens de la justice basé sur l’idée commerciale de l’achat et du paiement. Exiger un lien entre la justice de l’humain et son bonheur, c’est concevoir Dieu comme un homme d’affaires qui traite avec ses clients. La formule « donnant – donnant » caractérise tous les personnages des dialogues en vers. Job pensait que son intégrité lui avait acquis des droits sur Dieu. C’est cette façon de voir qui est en train de se briser. Mais il faudra attendre la fin du livre pour que le système défaillant soit remplacé par un autre, pour que le dieu machinal et impersonnel du principe de rétribution soit remplacé par un autre type de relation.

Hervé Tremblay est professeur au Collège universitaire dominicain (Ottawa).

Comprendre la Bible

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Vous éprouvez des difficultés dans votre lecture des Écritures? Le sens de certains mots vous échappent? Cette section répond à des questions que nous posent les internautes. Cette chronique vise une meilleure compréhension de la Bible en tenant compte de ses dimensions culturelle et historique.