Le prophète Amos. Enluminure de la Bible historiale de Guyart des Moulins (1357).
British Library 1 A XX, folio 190 (Picryl).

1. Le prophète Amos

Hervé TremblayHervé Tremblay | 28 septembre 2026

Dans la série « Des prophètes qui n’ont rien de petits », Hervé Tremblay présente chacun des livres des prophètes que saint Augustin d’Hippone qualifiait de « mineurs » par opposition aux livres prophétiques plus volumineux (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et Daniel).

Amos est le premier prophète canonique, c’est-à-dire qui a un livre à son nom. Il y a eu des prophètes avant lui, dont quelques-uns se trouvent mentionnés dans d’autres livres bibliques, mais leur ministère prophétique n’a pas été consigné dans un livre à leur nom.

Le contexte historique

Le ministère prophétique d’Amos se déroule sous le règne de Jéroboam II, roi d’Israël (786-746) et d’Osias, roi de Juda (781-740). Les longs règnes favorisent la paix et les échanges commerciaux. C’est donc une époque de grande prospérité économique qu’il intervient. Ce sont des années de paix aussi parce que ce sont les dernières avant l’arrivée de l’empire assyrien qui finira par conquérir le royaume du Nord en 721. Or, qui dit richesse dit pauvreté ; qui dit classe dominante dit classe dominée ; qui dit grands de ce monde dit pauvres humiliés et opprimés. C’est dans ce contexte politique, économique et social qu’Amos est appelé à exercer son ministère prophétique. La mention du tremblement de terre (1,1) n’est pas facile à identifier et n’aide pas beaucoup à la datation dans un pays où passe une faille sismique majeure.

carte des deux royaumes

(image : BibleTalk.tv)

L’homme

Cet homme qui doit s’adresser aux habitants du royaume du Nord est originaire du sud, de Téqoa en Juda (cf. 1,1; 7,12), situé à 9 km de Bethléem et 18 km de Jérusalem. Le royaume de Juda et celui d’Israël sont deux royaumes frères mais distincts. Le métier d’Amos avant son appel prophétique n’est pas clair. Là-dessus, il y a deux versets qui ne disent pas la même chose. Il est présenté soit comme l’un des éleveurs de Téqoa (1,1), soit comme le surveillant du bétail pour lequel il incise les sycomores, afin de les rendre plus comestibles (7,14), si c’est bien ce que signifie ce verset énigmatique (« pinceur de sycomore »). Il n’y a pas de récit de vocation d’Amos (comparé à Jr 1; Is 6 ou Éz 1–2). Certains ont cru voir sa vocation racontée dans le cycle des visions (8,1–9,10) ou dans le texte d’Am 3,3-8 qui se termine avec l’appel prophétique.

Le livre d’Amos, un « livre-choc »

Un petit livre pour un « petit » prophète : 9 chapitres, 146 versets. On peut le diviser en trois parties :

Introduction 1,1-2   Notice historique et thème du livre
1re partie 1,3 – 2,16   Oracles contre les nations étrangères et contre Israël
2e partie   3,1 – 6,14  Oracles contre Israël
3e partie  7,1 – 9,10  Cinq visions en crescendo
(Rencontre entre Amos et Amasias à Béthel)
Conclusion 9,11-15 Annonce d’une restauration

L’oracle initial (1,3–2,5) est remarquablement construit. Il évoque le jugement des voisins à cause de manquements à la justice, ce qui a dû provoquer l’assentiment des Israélites. Mais, contre toute attente et sans doute au grand scandale des auditeurs d’Amos, l’oracle s’achève par le procès que le Seigneur intente à son peuple Israël, pas meilleur et pas plus juste que les autres.

Dans la partie des oracles contre Israël, on notera la longue série des avertissements que le Seigneur a adressé vainement à son peuple (4,6-13), une sorte de litanie des « occasions manquées ». Elle se termine par la redoutable annonce qu’Israël, pour n’être pas revenu à son Dieu, doit maintenant se préparer à le rencontrer lui-même, et donc à affronter directement sa colère. Au chapitre 5 se trouvent réunis quelques-uns des thèmes les plus intéressants abordés par Amos : sa dénonciation de l’iniquité qui règne dans l’état de Jéroboam II (5,7.10-17) ; son interprétation du « jour de Yhwh », qui, à l’opposé de l’espérance traditionnelle de ses interlocuteurs, devient jour de ténèbres et non de lumière, jour de malheur et non de bonheur (5,18-20) ; son rejet, au nom du Dieu d’Israël, du culte vide et hypocrite offert par les Israélites (5,21-27).

Dans les cinq visions d’Amos (7,1-9 ; 8,1-3 ; 9,1-4) on peut voir l’évolution des relations entre Dieu et les siens :

  • Au temps de la patience, évoquée par les deux premières visions (7,1-6);
  • Succède celui de la condamnation, annoncée dans les deux suivantes (7,7-9 ; 8,1-3);
  • Puis de l’exécution du jugement, attesté par la dernière (9,1-4).

Comme tous les livres bibliques, le livre d’Amos a une histoire littéraire, en ce sens que les générations suivantes de lecteurs ont ajouté des passages, dans le but d’adapter et d’actualiser le livre pour leur époque. Parmi les additions possibles, on a :

  • Am 1,1: c’est le titre du livre, œuvre d’un rédacteur.
  • 1,2 relie l’intervention d’Amos à Jérusalem. Dans le royaume du Nord, ce genre d’accréditation du Sud n’aurait pas été bien reçu. Peut-être que le rédacteur a voulu « légitimer » ainsi la prophétie d’Amos. Le verset est presque exactement le même que Jl 4,16.
  • Les trois formules hymniques ou doxologies (4,13 ; 5,8-9 ; 9,5-6). Sans lien explicite avec le contexte, elles pourraient provenir d’un même hymne, dont le rédacteur se serait servi pour souligner l’emprise redoutable du Dieu auquel Israël avait à se confronter.
  • Dans l’oracle initial contre les nations, la section contre Juda (2,4-5) est certainement une addition. En effet, l’oracle dénonce une faute religieuse plutôt qu’une faute contre la justice, comme pour toutes les nations de l’oracle. L’intérêt de cette addition, c’est le souci d’impliquer Juda aussi dans l’oracle d’Amos.
  • 9,11-15 constituent les seuls versets positifs dans tout le livre. C’est comme si quelqu’un avait senti que le livre d’Amos ne pouvait pas se terminer sans une section d’oracles d’espérance, comme dans la plupart des autres livres prophétiques. Or, ces versets ne parlent pas du thème majeur de l’enseignement d’Amos – la justice – mais parlent plutôt de la hutte de David qui a tombé (allusion à l’exil?), ce dont le prophète n’a jamais parlé.

Les caractéristiques littéraires

Amos vient de la campagne ; on a compté dans son livre plusieurs termes qui relèvent du vocabulaire agraire. Mais c’est surtout le style d’Amos qui surprend. Amos a l’air d’un prophète fâché qui condamne sans appel. Le ton de ses apostrophes, par exemple l’invective aux femmes de Samarie qualifiées de « vaches de Bashan » (Am 4,1) et présentées en train de dire à leurs maris : « Apportes-en un autre » (un autre quoi?). Plusieurs lecteurs du livre sont frappés par la dureté du prophète à l’égard des Israélites. Du début à la fin de son livre, à l’exception de la conclusion actuelle (addition probable), il argumente contre le royaume d’Israël et prédit aux coupables les pires catastrophes. Amos est le témoin d’un Dieu écœuré par l’infidélité de son peuple et qui a décidé sa destruction (2,13-16 ; 3,1-2.13-15 ; 4,12c ; 5,1-3.16-17 ; 8,1-3 ; 9,1-4). Dans ce cas, comment comprendre le ministère prophétique d’Amos? L’opinion des commentateurs sur le sens premier du message d’Amos diverge. Soit Amos est un prophète appelant à la conversion, soit il proclame la condamnation déjà décidée par Dieu.

Que répondre? Les biblistes ont cherché dans les propos du prophète des signes positifs permettant de justifier une interprétation moins catastrophique de son message, mais il faut admettre qu’il n’y a pas grand-chose (l’intercession pour Israël en 7,2.5 ; la mention d’un « reste » ou de « survivants » en 3,12 et 5,3 ; l’exhortation à « chercher le Seigneur » en 5,4-6.14-15.24). C’est peu. Ses appels prophétiques retentissent vainement dans un peuple tout entier livré à l’injustice. D’autres ont avancé que, en dépit de sa dureté, le prophète poursuit un dessein positif dans le fait qu’il dialogue, même violemment, avec ses auditeurs. La présence même du prophète au milieu du royaume serait un dernier signe que Dieu accorde à son peuple avant qu’il ne soit trop tard. Autrement, il faut bien admettre que la mission d’Amos n’aurait pas beaucoup de sens.

Le message : la justice sociale

Amos est le plus ancien prophète à avoir fait le procès de la vie sociale de son époque (mais voir 1 R 21 : La vigne de nabot). Il sera suivi dans cette voie par la plupart des prophètes qui viendront après lui. Osée, Isaïe, Michée et d’autres dénonceront les abus dont les détenteurs du pouvoir se rendent coupables au détriment des plus faibles : veuves, orphelins, étrangers, salariés, paysans, endettés, etc. En bref, tous ceux dont les droits risquent d’être méconnus ou piétinés par une société qui ne respecte que la puissance et le profit, et dont le statut non seulement économique, mais aussi politique, culturel et religieux est gravement menacé, trouveront en eux des avocats convaincus.

En effet, il est question chez Amos de :

  • « Vêtements en gage extorqués, et de vin confisqué » (2,8)
  • « Indigents pressurés, dont la part de gain est saisie » (5,11)
  • « Juste vendu pour de l’argent, et de pauvre pour une paire de sandale » (2,6)
  • Trafiquants pressés que le sabbat soit passé « pour aller vendre du grain », qui n’hésitent pas à « fausser les balances » en exploitant l’indigent (8,5-6)
  • « Du fils et du père qui vont vers la même fille » (2,7b)
  • « Du droit changé en poison » et d’une « justice traînée à terre » (5,7)
  • Des Israélites qui « haïssent celui qui rappelle à l’ordre le tribunal et abominent celui qui prend la parole avec intégrité » (5,10).
  • De la corruption des juges s’étaler à la porte des villes (2,6 ; 5,7.10-12).
  • Des maisons d’été et d’hiver (3,15), bâties en pierre de taille (5,11), ornées d’ivoire (3,15), au mobilier de grand prix (6,4)
  • Des grandes dames de Samarie avides de gains et de jouissance (4,1-3)
  • De la suffisance de ceux qui se croient parmi les premiers (6,1.3) et leurs banquets somptueux qui se prolongent indéfiniment (6,4-6).

Le prophète s’en prend aussi à un culte qui, dans sa richesse même, est une insulte au Dieu d’Israël, puisqu’il méconnaît le lien étroit que la volonté divine établit entre le service du prochain et celui de Dieu (5,21-27 ; 8,5).

La postérité d’Amos

  • Dans l’Ancien Testament, Am 8,10 est cité en Tb 2,6.
  • Le Nouveau Testament cite Amos deux fois sans nommer le prophète : Ac 7,42 = Am 5,25-27 ; Ac 15,16-17 = Am 9,11-12. Ces citations sont étonnantes en ce sens que le texte cité n’a rien à voir avec le message principal du prophète sur la justice sociale…

Les Pères de l’Église l’ont fort peu commenté et ont été plus que sélectifs dans leurs citations. Dans l’histoire de l’Église, le célèbre dominicain Girolamo Savonarola (1452-1498), dans le conflit qui l’opposait aux papes Borgia, avait choisi de faire sa prédication du carême 1496 dans la Florence des Médicis à partir du livre d’Amos. Il l’a fait au prix de sa vie! Au temps de la Réforme, Luther et Calvin ne manqueront pas d’évoquer les oracles du prophète Amos dans leur dénonciation des abus et du triomphalisme romains, notamment pour tout ce qui touche le culte. Plus tard, des théologiens et exégètes protestants auront le courage de faire entendre le cri des pauvres et des opprimés dans l’Allemagne nazie de la Deuxième Guerre mondiale (Vischer, Lüthi et Barth) en utilisant Amos. Plus récemment, la théologie de la libération a fait d’Amos l’un de ses textes de base.

Amos aujourd’hui

La lecture d’Amos est difficile, non pas tant par la distance qui sépare le lecteur d’aujourd’hui du prophète que par le contenu même des paroles qu’il a dites à ses contemporains. Que voulez-vous? On a une sensibilité sociale ou non. Sa sévérité gêne ; elle embarrasse en particulier les lecteurs chrétiens. Il ne s’agit pourtant pas d’atténuer la rigueur du porte-parole de Dieu, mais au contraire de l’entendre avec tout le sérieux qu’il mérite. Ce qu’Amos réclame, c’est un monde juste, comme le Christ dans l’Évangile (voir Mt 25,31-46 ; 2 P 3,13).

Le monde moderne a redonné une actualité dramatique au message d’Amos, si profondément attachés aux questions de dignité humaine, de justice sociale et de libération en faveur des plus pauvres. On a parlé d’une Église « prophétique » et on a vu naître une nouvelle sensibilité sur les rapports entre la foi et la justice sociale.

Depuis quelques décennies, cependant, la sensibilité sociale des nouvelles générations de croyants a beaucoup diminué. Est-ce parce que les gouvernements ont très généralement pris en charge les œuvres sociales dans les pays industrialisés ou par désintérêt? Sans doute un peu des deux.

Mais Amos continue de crier à travers ses lecteurs et ses lectrices. Crier pour la justice. Crier pour les droits des opprimés, des laissés pour compte, des marginalisés, des oubliés. C’est cela qui fait la Bible parole de Dieu pour tous les temps.

Hervé Tremblay OP était professeur au Collège universitaire dominicain (Ottawa). Depuis sa fermeture, il continue d’enseigner dans la région de Toronto.

Comprendre la Bible

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Vous éprouvez des difficultés dans votre lecture des Écritures? Le sens de certains mots vous échappent? Cette section répond à des questions que nous posent les internautes. Cette chronique vise une meilleure compréhension de la Bible en tenant compte de ses dimensions culturelle et historique.