
Le roi Manassé par un artiste inconnu. Église Sainte-Marie, Åhus, en Suède (David Castor / Wikipédia).
Manassé, roi à Jérusalem : des versions alternatives
Erwan Chauty | 20 avril 2026
Des rois de Juda ayant régné à Jérusalem, Manassé est assurément celui qui a la plus mauvaise réputation. Au début du 7e siècle avant Jésus-Christ, son règne s’achève par une mort paisible après un durée exceptionnelle : 55 ans ! Le Deuxième Livre des Rois (21,1-18) rapporte avec horreur qu’il a cumulé les pires péchés de l’idolâtrie : multiplication des sanctuaires et autels dédiés à d’autres divinités, sacrifice de son propre fils, et même profanation du Temple :
Il fit passer son fils par le feu ; il pratiqua incantation, magie et divination. Il offensa le Seigneur à force de faire ce qui est mal à ses yeux. L’idole d’Ashéra qu’il avait faite, il l’installa dans la Maison dont le Seigneur avait dit à David et à son fils Salomon : « Dans cette Maison ainsi que dans Jérusalem, que j’ai choisie parmi toutes les tribus d’Israël, je mettrai mon nom pour toujours. » (2 R 21,6-7 ; TOB).
Le rédacteur de 2 Rois, comme le prophète Jérémie, voit dans ces péchés accumulés la cause de l’exil à Babylone (voir 2 R 21,10-15 et Jr 15,4). Pourtant, le Deuxième Livres des Chroniques offre une version « alternative » (pour parler comme Kellyanne Conway, célèbre conseillère de Donald Trump). Tout en reprenant le texte de 2 Rois, 2 Chroniques ajoute un épisode étonnant : la capture et la déportation de Manassé par le roi d’Assyrie, qui le poussent à une conversion exemplaire :
Quand il fut dans la détresse, il apaisa la face du Seigneur son Dieu, il s’humilia profondément devant le Dieu de ses pères et il l’implora. Celui-ci se laissa fléchir, entendit sa supplication et le fit revenir à Jérusalem pour y continuer son règne. (2 Ch 33,12-13 ; TOB).
Libéré, Manassé aurait fortifié sa capitale et purifié le Temple, pour encourager un culte strictement monothéiste.
L’exégèse s’est interrogée depuis le 19e siècle sur l’origine historique de ces deux récits divergents. Achevés au retour d’exil, les Livres des Rois cherchent à interpréter théologiquement l’histoire pour expliquer la catastrophe de la déportation. Pour leurs rédacteurs, les péchés accumulés pendant des générations ont entraîné cette juste punition divine. Même la droiture de Josias, ce petit-fils de Manassé qui supprima les cultes idolâtriques, ne suffit pas à éviter la punition (voir 2 R 22). Plus tardifs (peut-être 3e s. av. J.-C.), les Livres des Chroniques ne racontent les événements anciens qu’avec un objectif lié au présent : encourager la pratique du culte par chacun, qui doit rechercher la récompense de Dieu dans sa vie. Ils « éditent » donc les Livres des Rois selon ce projet porté par une autre théologie de la rétribution [1]. Ils suppriment le jugement négatif sur Manassé, et ajoutent l’épisode de sa capture, dont le caractère idéologique se remarque par ses aberrations historiques (confusion entre les empires assyriens et babyloniens) et ses détails peu réalistes :
Le Seigneur fit venir contre eux les chefs de l’armée du roi d’Assyrie : ils capturèrent Manassé avec des harpons, l’attachèrent avec une double chaîne de bronze et l’emmenèrent à Babylone. (2 Ch 33,11 ; TOB)
Le lecteur d’aujourd’hui se trouve face à un canon biblique qui a conservé ces deux récits aux événements si proches, mais à l’interprétation si différente. D’un texte à l’autre, le travail de sélection, d’ajout et de suppression, est nettement visible. Le lecteur doit-il conclure, avec le nihilisme et le cynisme des communicants politiques d’aujourd’hui, que toute interprétation théologique de l’histoire est illusoire?
Pourtant, les textes sont là, et bien intégrés dans le canon biblique. Leur superposition fait sens à mesure de leur différence de perspective. Lus l’un après l’autre, ils invitent à renoncer à une explication totale de l’histoire : le lecteur fait face à une forme d’« impossibilité de la totalisation » telle que l’évoquait Emmanuel Levinas [2]. Le Deuxième Livre des Rois veut expliquer les raisons du passé ; le Deuxième Livre des Chroniques invite à vivre au présent dans l’espérance. Chaque lecteur est donc appelé à prendre des décisions en réponse à la Parole de Dieu, et à croire à l’efficacité de celle-ci ; mais il ne lui est pas donné de connaître l’histoire totalement, passée et à venir, comme s’il était à la place de Dieu. Job, on s’en souvient, s’y était essayé, mais c’est au milieu d’un « ouragan » où tout repère est chamboulé (Job 40,6) qu’il a été remis à sa place, par un Dieu qui se révèle et se dissimule simultanément.
Erwan Chauty SJ est professeur d’exégèse biblique aux Facultés Loyola Paris (anciennement Centre Sèvres).
[1] Voir les travaux de Sarah Japhet, par exemple : The Ideology of the Book of Chronicles and Its Place in Biblical Thought, Penn State University Press, 2009.
[2] Voir son article intitulé « Totalité » dans l’Encyclopaedia Universalis.
