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Bible et culture
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chronique du 6 mars 2015

 

Redevenir un enfant dans Bienvenue à Bruges

In Bruges

L’évangile selon Ray

On pourrait reconnaître dans In Bruges [1] la structure d’un évangile. Au commencement il y a un enfant, non pas un enfant qui naît dans une grange, mais un enfant qui meurt par balle dans une église.

Puis passe la vie des humains, interrompue par un discours sur la fin des temps comme on peut en trouver par exemple dans le chapitre 25 de l’Évangile selon Matthieu.

Et un peu avant la fin de l’histoire, pour le salut de Ray, Ken offre sa vie, comme le fait le Christ en croix « pour le salut du monde ». À la fin du film, Ray, blessé par balle, est emmené sur une civière. Le film se termine tandis que des visages au ralenti se pressent au-dessus de lui et qu’il aligne les mots d’un dernier monologue intérieur.

Comment le film pourrait-il se poursuivre? Peut-être au-delà de l’écran noir final, Ray va-t-il ouvrir les yeux, renaître enfin à cette nouvelle vie que voulait lui donner Ken. Être enfin un enfant. Comme le fils à naître de sa logeuse à Bruges, enceinte de plusieurs mois. D’ailleurs, elle s’appelle Marie.

In Bruges

Le synopsis

Dans le film In Bruges, Ray a été envoyé par son chef Harry à Bruges, en Belgique. Il est accompagné par son collègue Ken, très heureux de visiter la ville. Ray est là parce qu’il a tué un enfant, par une balle perdue. Il est hanté par cette mort, torturé par ses remords et par la terreur des tourments de l’enfer. Son chef prétend l’avoir éloigné en Belgique le temps que les choses se tassent, mais ce n’est qu’un dernier cadeau à un futur défunt. Harry veut demander à Ken de tuer Ray, par loi du talion : Ray a tué un enfant et mérite de mourir. Ken refuse de le faire, pour donner à Ray une seconde chance, ce qui entraîne l’arrivée de Harry dans la ville belge, arme au poing.

Les dernières scènes du film ressemblent à un conte de Noël. La neige tourbillonne dans les ruelles médiévales de Bruges et Harry et Ken s’affrontent en haut du beffroi, comme le feraient un ange et un démon, pour l’âme ou la vie d’un enfant, dans un conte d’hiver. Harry n’a cessé de le dire : Bruges est une ville de conte de fées.

In Bruges

Le salut : l’enfance

En fait, dès le début du film, derrière les flingues, la drogue et les histoires de tueurs, In Bruges est un film d’enfants. Le chef Harry s’énerve comme un enfant capricieux, cassant le téléphone de la maison quand on lui annonce une nouvelle qui le contrarie. Il y a Jimmy, un acteur nain, que tout le monde confond de loin avec un enfant. Quant à Ray, il ne cesse de bouder, de faire la moue, de râler qu’on l’ait fait venir dans une ville où il s’ennuie, comme le ferait un enfant en vacances.

Le salut qui pourrait s’ouvrir pour Ray est peut-être justement dans cette enfance. Plus précisément dans le passage d’une apparence d’enfance - bouderie, jérémiades, peur de l’enfer comme un enfant a peur des monstres - à ce que serait véritablement l’enfance : une vraie naissance, une nouvelle vie. C’est le salut que Ken, en s’opposant à Harry, veut lui offrir. Pour Ken, Ray doit avoir une seconde chance, un second départ.

Un discours de fin des temps

Et ce salut ne concerne pas que Ray. En quelque sorte, Ray est l’incarnation du monde de In Bruges. Un monde qui prend sa dimension la plus vaste, eschatologique presque, dans une discussion avec le nain Jimmy, en plein trip de cocaïne : « Il va y avoir une guerre, mec. Je vois ça d’ici. Il va y avoir une guerre entre les noirs et entre les blancs. Y aura même plus besoin d’un uniforme. Ce sera pas une guerre où tu choisis ton camp. Ton camp est déjà choisi pour toi. »

Ce monde est condamné à voir s’entretuer, jusqu’au dernier mort, un camp contre un camp, un humain contre un humain. Même plus besoin de raison. Le suicide, c’est cette logique appliquée à soi : quand soi-même affronte soi-même. Dans un tel univers, tout le monde est suicidaire.

La justice de Harry épouse la logique de ce monde. Ray a tué un enfant. Il doit mourir. Une vie contre une vie. « Ken, si j’avais tué un petit enfant, accidentellement ou autrement, je n’y aurais même pas réfléchi deux fois. Je me serais tué moi-même, sur-le-putain-de-champ. Sur-le-putain-de-champ. J’aurais fourré mon flingue dans ma bouche. Sur-le-putain-de-champ. » Ken au contraire la refuse. « Cet enfant (Ray) mérite une seconde chance. » Et pour ce faire, à la fin du film il refuse justement le duel, le un contre un en haut du beffroi qui l’opposerait à Harry. Il laisse tomber son arme à terre avant que les balles de Harry ne le transpercent.

[1] Bienvenue à Bruges, réalisé par Martin McDonagh (UK/USA, 2008).

Antoine Paris

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La Bible et La symphonie pastorale d’André Gide