Détail d'une icône écrite par Luc Castonguay (image reproduite avec autorisation).

3. Marc et le lion rugissant

Luc CastonguayLuc Castonguay | 5 février 2024

« Le premier Vivant est comme un lion » (voir Mc 4,7).

Nous présentons dans cet article le deuxième évangéliste (dans l’ordre canonique) et sa représentation dans le tétramorphe, le Lion. Cet évangile est généralement reconnu par les spécialistes, historiens et exégètes comme pseudépigraphe. Marc, Matthieu, Luc et Jean, seraient des noms d’emprunt accordés par la Tradition, au début du christianisme, aux auteurs des évangiles, tous les quatre étant anonymes.

La préface de cet évangile dans la Bible de Jérusalem nous dit que « la Tradition l’a toujours identifié avec Jean-Marc, originaire de Jérusalem (Ac 12,12), compagnon de Paul et de Barnabé (Ac 12,25 ; 13,5 ; 15,37-39 ; Col 4,10), puis de Pierre à Babylone (c’est-à-dire Rome) (1 P 5,13) » dont il aurait été son interprète. Premier évêque de l’Église d’Alexandrie, sa langue d’écriture était le grec. Spécialiste en littérature apocryphe chrétienne et d’histoire du christianisme ancien, Frédéric Amsler écrit que « le célèbre témoignage sur Marc, auditeur de Pierre, rapporté par Papias d’Hiérapolis, puis par Eusèbe de Césarée dans l’Histoire ecclésiastique (III,39,15) offre un bon exemple de fonctionnement de couverture d’un récit par une autorité apostolique [1]. » L’origine romaine du récit est généralement admise par les spécialistes. Marc aurait été mandaté par les chrétiens de Rome pour écrire la vie du Christ telle qu’il l’avait entendue de Pierre.

Cet évangile est généralement accepté par les chercheurs comme le plus ancien. Il fut écrit entre les années 65-70 pour des non-juifs qui habitaient à l’extérieur de la Palestine. De plus, l’écrit de Marc, selon plusieurs biblistes, exégètes et chercheurs, serait reconnu comme une des sources (une référence parmi d’autres) des évangiles de Luc et de Matthieu. Son écriture est concise, c’est le plus court des quatre.

Association Marc-Lion : historique

Au début du IIe siècle, Marc fut associé par saint Irénée de Lyon à l’Aigle. Selon Pierre-Maurice Bogaert ce serait « en raison de son début citant Is 40,3 (Mc 1,2-3) et manifestant l’esprit prophétique […] ou encore en raison de la résurrection telle qu’elle se lit dans la finale longue de Marc (16,9-20[2] ».

Puis on l’associa aussi à l’Homme et sur ce, Bogaert précise que, « quand la figure humaine est appliquée à Marc, c’est en relation avec l’humilité du Christ : Irénée, avec référence à (Mt 11,29) “ doux et humble de cœur ” ; Hippolyte, Augustin et Primasius en insistant sur sa naissance humble et sa passion ; Primasius ajoutant l’humilité de l’Église [3]. » Mais la Tradition n’a pas retenu la corrélation entre Marc et l’Aigle ni celle d’avec l’Homme. C’est son association au Lion des Apocalypses qui a perduré au travers de l’histoire chrétienne. Les saints Pères se basèrent sur le début de son évangile qui commence par la prédiction de Jean-Baptiste dans le désert (Mc 1,3).

Association Marc-Lion : théologie

Tout l’enseignement de l’évangile selon Marc tourne autour de l’importance d’une fidélité envers Jésus. Dans cet évangile, Jésus demande souvent à ses disciples de ne pas parler de lui et/ou de ses actes et c’est ce que plusieurs exégètes appellent en langage théologique le secret messianique. C’est uniquement après sa mort que celui-ci sera révélé : « Vraiment cet homme était le fils de Dieu » (Mc 15,39). Marc insiste sur la puissance de Jésus qui se manifeste par des miracles en mettant de l’avant les actes de Jésus. Ceux-ci servent de catéchèse, de formation et d’enseignement aux disciples.

En associant chacun des quatre Vivants à un évangéliste, Irénée avait « reproduit avec l’évangile tétramorphe un concept qui lui est familier, il invente une ‘quaternité’ de l’unique message évangélique qu’il “justifie” par des considérations symboliques [4]. » À son tour, au IVe siècle, saint Jérôme de Stridon associe les quatre Vivants des apocalypses aux quatre moments essentiels de la vie de Jésus : à l’Homme, car le Christ s’est incarné ; le Lion, car il a séjourné dans le désert ; le Taureau, car il a été immolé sur la croix ; l’Aigle, car il est monté au ciel. Et c’est lui aussi qui, en utilisant les passages bibliques citant la voix qui crie dans le désert (Mc 1,2-3 ; Is 40,3), a identifié pour toujours (du moins encore jusqu’à nos jours) l’évangéliste Marc au Lion. Métaphoriquement, tel un lion à la voix profonde, Marc rugit dans le désert.

Le chiffre quatre dans le langage biblique revient à plusieurs reprises. Il symbolise la totalité du créé et du révélé, les quatre points cardinaux et par extension l’ensemble des nations. Les quatre évangiles sont destinés à atteindre les quatre extrémités de la terre, d’où leur devoir missionnaire.

Curieusement une anecdote relie aussi saint Jérôme au lion. La Légende dorée raconte que celui-ci aurait rencontré dans le désert un lion blessé à son pied par une épine. L’animal se serait laissé soigner par lui et serait devenu son animal de compagnie. À travers l’histoire, plusieurs grands peintres comme Carpaccio, Caravage et van der Weyden (pour n’en citer que trois) ont reproduit cette légende.

Lecture iconographique des icônes présentées

Saint Denys (connu aussi comme le Pseudo-Denys l’Aréopagite), théologien et historien du VIe siècle, « explique pourquoi la théologie donne à certains anges l’aspect du lion : l’aspect du lion fait entendre l’autorité et la force invincible des saintes intelligences [5] ». Il est l’incarnation du pouvoir, de la sagesse et de la justice. Le symbole est une image qui renvoie au-delà d’elle-même, il est une fenêtre sur l’invisible.

La symbolique du lion est forte. Cet animal est l’image de la beauté et de la force (Jg 14,18 ; 2 S 1,23). D’où sa représentation du pouvoir politique : pensons ici à tous les États qui ont l’image de ce fauve sur leur drapeau. Parfois même une connotation royale lui est associée. N’est-t-il pas le Roi de la forêt? On dit que par son autorité, il calme les ardeurs anarchiques pour concentrer la force dans une organisation hiérarchisée. En l’associant à Jésus, Grégoire le Grand disait : « Par la vigueur de sa force, il s’est relevé comme le lion. On rapporte aussi que le lion dort les yeux ouverts ; dans la mort même, dont son humanité l’a rendu capable, notre rédempteur a veillé, demeurant immortel par sa divinité [6] ».

Nous le retrouvons sur notre icône derrière Marc à sa droite. Sa couleur ocre est celle de terre. Comme un des Vivants, il est toujours représenté ailé puisque c’est ainsi que les apocalypses d’Ézéchiel et de Jean en font mention (Ez 1,6 ; Ap 5,8). Michel Quenot précise que ses ailes « offrent une texture striée d’or, puisque lumières secondes, ils [les anges] renvoient la lumière de Dieu qu’ils contemplent inlassablement [7] ». Il ajoute que, dans les icônes, les animaux « ressemblent davantage à des animaux de compagnie qu’à des bêtes féroce. Dans la Terre nouvelle [que symbolise l’icône], le lion côtoie en effet l’agneau car la loi biologique selon laquelle le grand mange le petit n’a plus cours [8] ».

Marc est représenté tenant son évangile, une plume en main. Il commence son récit en écrivant : « Commencement de l’évangile de Jésus … ». Il est intéressant de noter que le premier mot de son évangile (1,1), commencement, est le même que le premier mot du Premier Testament (Gn 1,1).

Sa tunique, chiton, est de couleur rouge de Venise. Habituellement l’iconographie byzantine privilégie la couleur bleue pour les robes de la Vierge et des apôtres, mais nous avons opté pour le rouge symbole de la puissance et du pouvoir comme l’animal à qui il est associé. L’apostolicon porté sur son épaule se retrouve aussi sur les archanges, les évangélistes et sur le Christ. Il est toujours décoré de traits d’or (l’assit).

La couleur du manteau, l’himation, est laissée libre à l’imagination de l’iconographe. Le pigment que nous avons choisi pour cette icône, le lapis-lazuli, résulte dans un bleu profond. L’iconographe et historien d’art Egon Sendler écrit que le bleu est « l’emblème de l’immortalité […] elle signifie le mystère de la vie divine [9] ». Le drapé des vêtements, selon Quenot « joue un rôle essentiel dans le rendu de la personne […] le plissé des vêtements rend parfaitement le mouvement [10] ».

icône de Matthieu

Icône écrite par Luc Castonguay (image reproduite avec autorisation).

La seconde œuvre que nous présentons est une reproduction d’une enluminure du célèbre Livre de Kells. On y retrouve les quatre évangiles et plusieurs illustrations des Vivants apocalyptiques. Ce livre est un chef-d’œuvre d’art religieux médiéval d’inspiration celtique. Dans toutes ses enluminures, qui sont peintes à l’encre, les couleurs sont fortes et les dessins très stylisés. L’or y est omniprésent et symbolise la lumière divine. Le lion est représenté gueule ouverte et griffes acérées, ce qui met en évidence sa force légendaire. La reproduction que nous en avons faite en utilisant la technique et les supports de l’iconographie respecte autant que possible le dessin et les couleurs de l’œuvre originale.

Luc Castonguay est iconographe et détenteur d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval (Québec).

[1] Fréderic Amsler, « Pseudépigraphie et littérature apocryphe. Retour sur une pratique ancienne à la lumière de la mémoire actuelle » [Cairn.info].
[2] Pierre-Maurice Bogaert, « Les Quatre Vivants, l’Évangile et les évangiles » [Persée.fr].
[3] P.-M. Bogaert, « Les Quatre Vivants, … ».
[4] Patrick Peccatte, « Le tétramorphe - une appropriation chrétienne d’une figure cosmique » [https://dejavu.hypotheses.org/6987?preview_id=6987].
[5] J. Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris Robert Lafont / Jupiter, 1982, p. 575.
[6] Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, 4, 1, éd. et trad. Charles Morel, sc 327, 1986, p. 149.
[7] Michel Quenot, Les clefs de l’icône, Saint-Maurice, Éd. Saint-Augustin, 2009, p. 57.
[8] M. Quenot, Les clefs de l’icône, …, p. 99-100.
[9] Egon Sendler, L'icône, image de l’invisible, Bourge, Desclée de Brouwer, 1981, p. 146-147.
[10] M. Quenot, Les clefs …, p. 38.

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