Détail d'une icône écrite par Luc Castonguay (images reproduites avec autorisation).

5. Jean et l’ascension vers le divin

Luc CastonguayLuc Castonguay | 3 juin 2024

« Comme un aigle en plein vol. »

Par son style et sa théologie, l’évangile selon Jean diffère des trois autres évangiles dits synoptiques nommés ainsi car ils ont beaucoup de leur contenu en commun. Il met l’accent sur la déité de Jésus qu’il présente comme le Verbe de Dieu, Lumière du monde. La tradition désigne par l’aigle de Patmos, Jean, l’auteur visionnaire de l’apocalypse [1] et du quatrième évangile.

Rédigé plus tard que les trois autres, cette bonne nouvelle comporte un accent particulier peut-être dû ou influencé par des concepts erronés qui s’étaient développés au sujet de la nature de Jésus, créant de la confusion entre croyants.

C’est vers la fin du IIe siècle qu’Irénée de Lyon attribua cet évangile à Jean, fils de Zébédée, identifié comme le disciple bien aimé si cher à Jésus. Mais l’exégèse moderne impute sa rédaction à plusieurs mains d’une communauté johannique et situe son écriture entre l’an 80 et 110. L’introduction de la TOB de cet évangile indique qu’il « a été rédigé dans un grec pauvre et simple, mais correct » en ajoutant que « la tradition johannique s’enracine dans un cercle chrétien palestinien » tout en précisant qu’elle porte aussi des traces « de l’existence d’une communauté en dehors des limites de la Palestine, du côté vraisemblablement de la Syrie ou de l’Asie mineure. »

Association Jean-aigle : histoire

Plusieurs associations des quatre Vivants aux quatre évangélistes se sont composées à travers l’histoire du christianisme de manières quelquefois compliquées, contradictoires et parfois peu convaincantes. Ce fut saint Irénée, Père de l’Église, dans son traité Contre les hérésies qui, le premier, alloua le lion à Jean, l’aigle à Marc, le taureau à Luc et l’homme à Matthieu. Après lui, saint Augustin associa le lion à Matthieu et l’homme à Marc. Mais l’histoire ne retint pas ces corrélations. Saint Jérôme, au IVe siècle, fixa l’ordre qui perdurera jusqu’à nos jours l’attribution soit : Matthieu à l’homme, Marc au lion, Luc au taureau et Jean à l’aigle. Plus tard celle-ci fut confortée par Grégoire le Grand [2].

En ce qui concerne l’aigle, il est l’image de puissance et de royauté à travers le monde et l’histoire. L’aigle est l’emblème de plusieurs pays et est présent sur le drapeau de grandes puissances comme la Russie, l’Allemagne, les États-Unis pour n’en nommer que quelques-unes.

icône de Jean

Icône de saint Jean (© Luc Castonguay)

Association Jean-aigle : théologie

En fixant la représentation métaphorique des évangélistes aux quatre Vivants des apocalypses, saint Jérôme les met en relation avec quatre moments de la vie du Christ : son incarnation pour l’homme, sa passion pour le lion, sa mort pour le taureau et sa résurrection pour l’aigle. La pasteure Béatrice Claro-Mazire précise que « saint Jérôme interprétera bien plus tard et dans un système de pensée chrétien […] le symbole de l’aigle comme l’ascension vers le divin [3]. » 

L’aigle représente bien Jean qui, dans sa prédication, témoigne de l’élévation du Verbe divin. Selon le Pseudo-Denys, l’aigle tend le regard « librement, directement et sans détour vers la contemplation… ». Considéré depuis longtemps comme le roi des oiseaux, il fait figure : de messager des plus hautes divinités dans plusieurs mythologies païennes de l’Ancien et du Nouveau Monde ; de royauté, car il est le symbole de l’empire pour les romains et plus tard du Saint-Empire ; de régénération dans le psaume « tu rajeunis comme l’aigle » (103,5) ; de contemplation, puisqu’il est le seul à pouvoir fixer le feu céleste, le soleil, sans se brûler. De plus l’aigle, par son vol symbolise la Résurrection et l’Ascension du Christ [4] ; comme Lui il fait l’aller-retour entre le ciel et la terre.

Lecture iconographique des icônes présentées

Jean insiste sur l’identité de Jésus comme Fils de Dieu : « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. » (Jn 1,9) Cette lumière divine est l’élément central de la théologie johannique, de même que de la théologie et de la technique iconographiques. Voici quelques éléments qui pourront peut-être éclairer ce concept de lumière céleste pour la lecture de l’icône de l’apôtre Jean que nous vous avons proposée :

  • Par sa théologie, l’iconographie est intemporelle et immatérielle, hors du temps et de l’espace. La lumière y est incréée et la dorure du fond des icônes fait référence à la lumière divine et à la Jérusalem céleste comme l’a décrite Jean dans son apocalypse « la cité était d’un or pur » (21,18).
  • Le fond toujours clair des icônes empêche de donner une impression de profondeur et crée un non-lieu. Techniquement l’icône s’écrit en perspective inversée ; c’est alors l’image qui vient vers nous et non nous qui entrons dans un décor proposé par l’artiste.
  • Dans les icônes, la lumière vient de l’intérieur des personnages. On le constate par les éclaircissements des vêtements : la lumière transperce le tissu aux endroits où il touche au corps.
  • L’éclaircissement des visages, des vêtements et des autres éléments de l’icône donne l’animation et la vie ; on parle ici de montée en lumière. Même les derniers traits d’or sur certaines de ses composantes (l’assiste) ont pour objet de produire un effet de lumière.
  • L’iconographe fait ce qu’on appelle techniquement la montée en lumière en partant d’une couleur foncée et en ajoutant une teinte plus pâle sur les parties à éclairer.
  • L’iconographie n’est pas un art figuratif. Elle présente plutôt « un être transfiguré qui transfigure tout son environnement, les hommes qui l’approchent, la nature qui l’entoure […] la lumière incréée transfiguratrice, révélatrice du Royaume de Dieu, [qui] n’admet pas le naturalisme [5]. »

icône de Jean

Icône écrite en s’inspirant d’une enluminure du Livre de Kells (© Luc Castonguay) .

Quelques mots sur la deuxième image présentée. Il s’agit d’une reproduction d’une enluminure tirée du célèbre Livre de Kells. Elle représente la figure du tétramorphe que l’on a associée à Jean, l’aigle. Les dessins et les images de l’enluminure, toujours peints en miniatures, avaient pour but non seulement d’embellir le texte mais aussi de l’imager. Même si la technique et le support des enluminures ne sont pas les mêmes que celles des icônes, nous pouvons quand même dire que puisque l’enluminure servait à reproduire en image certains aspects ou passages d’un texte sacré, elle avait par ce fait la même fonction que l’icône : être une fenêtre sur l’invisible.

Conclusion

Pour clore cette série d’articles, nous pouvons dire (en se rapportant à la définition du dictionnaire Larousse de l’allégorie qui serait une « représentation d’une idée, d’une figure dotée d’attributs symboliques ») que les figures du Tétramorphe biblique seraient une allégorie théologique.

Nous avons constaté que : « le symbolisme appliquant les Quatre Vivants aux évangélistes a visé moins à différencier les quatre évangélistes qu’à manifester l’unité de l’Évangile. Comme le Christ est un, comme l’Église est une, ainsi l’Évangile est un [6]. »

Dans le premier article de cette série, nous avions noté que les quatre Vivants du Tétramorphe biblique sont des gardiens et des guides du divin. « Les chérubins Assyriens avaient un corps composé d’éléments divers : griffes ou ailes d’aigle, gueule de lion, pattes de taureau, etc. Ils gardaient l’entrée des temples et palais. Les quatre Vivants qui protègent le trône céleste sont l’équivalent juif de ces créatures. […] Ils sont quatre comme les quatre points cardinaux, illustrant la parfaite étendue du pouvoir divin [7]. »

Saint Jérôme, Père de l’Église, expert de l’Écriture et traducteur de la Vulgate, a écrit à propos du Christ au IVe siècle que : « dans son sacrifice pour notre rédemption, il a daigné mourir comme le jeune bœuf […] Il est donc tout pour nous à la fois, devenu homme en naissant, jeune bœuf en mourant, lion en ressuscitant, aigle en montant aux cieux [8] ».

Ainsi, dans l’icône, la Parole et l’Image se rencontrent. C’est pourquoi la théologie orthodoxe vénère l’icône comme présence réelle divine. Comme l’a noté Jean-Paul II, de par sa fonction sacramentelle, l’icône nous révèle et nous fait participer à la mystique chrétienne [9]. Et par sa fonction pastorale et pédagogique, elle interprète en image l’Écriture.

Luc Castonguay est iconographe et détenteur d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval (Québec).

[1] Danielle Fouilloux et coll., Dictionnaire culturel de la Bible, Paris. Perrin, p. 43.
[2] Jacqueline Leclercq-Marx, « Allégories animales et Symboles de évangélistes ».
[3] Béatrice Claro-Mazire, « Les tétramorphes ou la prophétie dynamique ».
[4] J. Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Éd. Laffont, 1982, p. 12-16.
[5] Georges Drobot, « La lumière dans l’icône », dans Lumière et Théophanie L’icône, Connaissance des Religions, 1999, p. 86-88.
[6] Pierre-Maurice Bogaert, « Les Quatre Vivants, l’Évangile et les évangiles ».
[7] Rodolfo Felices Luna, L’Apocalypse de Jean ? BBL 409, notes du cours Université de Sherbrooke, 2014.
[8] Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, 4, 1, éd. et trad. Charles Morel, sc 327, 1986, p. 149.
[9] Le pape a écrit : « elle rend présent le mystère de l’Incarnation dans l’un ou l’autre de ses aspects », « Lettre de Jean Paul II aux artistes », (consulté le 16 septembre 2019).

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