L’archange Raphaël. Icône écrite par Luc Castonguay (images reproduites avec autorisation).

4. Tobie, le chien et le poisson

Luc CastonguayLuc Castonguay | 6 avril 2026

« Envoie-nous des cieux Raphaël, l’Ange médecin du salut
pour qu’il guérisse tous les malades et guide nos actions [1]. »

L’histoire de Tobit et de son fils Tobie est un tout petit livre (14 chapitres) de l’Ancien Testament écrit entre 300 et 200 avant Jésus-Christ. Tout y arrive à point nommé, ce qui donne à l’ensemble un petit air de conte [2]. Les contes font partie de la mémoire collective d’une communauté, qu’elle soit païenne ou religieuse. « Ils font état d’évènements merveilleux, où le surnaturel s’intègre à la vie de tous les jours […] Ils appartiennent à un monde où deux forces se trouvent constamment en présence, celle du bien et celle du mal [3]. » Et c’est bien ce que raconte ce récit. Tobit modèle de sagesse, d’espérance, de persévérance et de fidélité envers sa race et sa religion dans la période difficile des Juifs exilés à Ninive.

Tobit désœuvré et atteint de cécité envoie son fils unique récupérer une somme d’argent mise en dépôt chez un ami dans une ville « à deux jours de marche normale » (Tb 5,6). Dieu envoie pour l’accompagner l’ange Raphaël (dans l’étymologie hébraïque ce nom signifie Dieu guérit) qui se fait connaître comme un homme sous le nom Azarias. « Le garçon partit, et l’ange avec lui ; le chien aussi partit et les accompagna. » (6,2) Faisant halte près du fleuve le Tigre, Tobie voulant se laver les pieds « un gros poisson voulut lui avaler le pied » (6,2). Son compagnon lui conseilla de l’attraper et d’en garder le fiel, le cœur et le foie, utiles comme remèdes. On pourrait relire l’histoire de Tobie dans une perspective de médecine naturelle.

Continuant leur route, sur les conseils de Raphaël, Tobie demande la main d’une jeune fille, Sara, qui « a déjà été donnée sept fois en mariage et que tous les maris sont morts dans la chambre de noce » (6,14). En faisant brûler le cœur et le foie dans la chambre de noce la nuit du mariage, comme le lui avait prescrit Raphaël, Tobie échappe au sort des démons.

Plus tard après les noces, Tobie rentre chez lui avec son épouse et toute la dot qui lui était due. Il guérit son père avec le fiel. Le récit se poursuit ainsi nous montrant que tout est bien qui finit bien pour celui qui reste fidèle à son père, à son Dieu et à sa race.

Les animaux du conte

Pour en venir au sujet même de cette série d’articles, les animaux dans la bible, nous en retrouvons deux dans ce conte : un chien et un poisson, qui font figure à la fois du bien et du mal. Voyons ce qu’ils nous révèlent par leur rôle respectif.

D’abord le chien qui est généralement considéré dans la Bible comme un animal méprisable, ne prend pas vraiment le rôle qu’on lui accorde de nos jours : une allégorie de la fidélité. Dans plusieurs cultures et religions anciennes, sa fonction première « est celle de psychopompe, guide de l’homme dans la nuit de la mort après avoir été son compagnon dans le jour de la vie [4]. » Cité plus de 40 fois dans le Premier et le Nouveau Testament, il y est généralement perçu de manière négative, associé à l’impureté, à la violence ou à des ennemis et des forces méprisables. Cependant dans ce récit, sa fonction est passive mais non agressive. Cité une fois au début (Tb 6,1) et une fois à la fin du voyage (11,4), on ne peut lui accorder qu’un rôle de protecteur contre des prédateurs possibles au cours du périple qu’entreprend le jeune Tobie.

Notons qu’une note de bas de page dans la Bible nous informe que le fait de souligner la présence du chien « situe donc bien le récit hors de la Palestine, pays où l’on ne connaissait guère le chien domestique au temps biblique [5] ». Il est intéressant de voir comment un simple détail anodin dans un texte peut aider les spécialistes et les érudits qui se concentrent sur l’étude des textes anciens dans leurs recherches. Nous pourrions dire que dans ce récit l’animal, loin d’être un symbole théologique ou moral, joue plutôt le rôle d’un marqueur géographique.

Passons au poisson. Le poisson symbolise lui aussi la présence ambivalente du bien et du mal dans cette histoire. L’auteur nous le présente d’abord d’une manière négative ; « un gros poisson voulut lut avaler le pied » (6,2). Ensuite en toute sagesse, pour s’accommoder du mal et d’en faire du bien, l’ange propose à Tobie d’en récupérer le fiel qui guérira son père, le foie et le cœur qui chassera les démons de sa promise. Notons que dans certaines cultures anciennes, on prétend que c’est dans le cœur que se trouve le principe du mal et que le foie est lié aux mouvements de colère et aux intentions belliqueuses. L’Islam attribue les passions au foie [6]. On dit aussi qu’une blessure du foie est mortelle, qu’en dire de sa combustion… Raphaël conseille aussi à Tobie de manger la chair de l’animal et saler le reste pour se nourrir. Les évangiles parlent à plusieurs reprises de repas et de pêche de poissons.

Quelques siècles plus tard, l’emblème du poisson a été la reconnaissance des premiers chrétiens pendant les périodes de persécution au début du christianisme, « car les lettres du mots grec IKHTUS sont les initiales des mots Iesous Kristos Théou Usios Sôtêr, Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur [7]. »

Le fiel, la bile comme on l’appelle de nos jours, « dissout des graisses, elle a donc des propriétés détergentes, utilisées jadis en technique et en pharmacie [8] ».

L'archange Raphaël © Luc Castonguay

(images © Luc Castonguay)

Examinons maintenant l’icône écrite pour représenter ce passage des Écritures. Le personnage représenté n’est ni Tobit père ni Tobie fils, mais l’envoyé de Dieu, l’archange Raphaël, qui incarne le sacré. On le campe tenant le poisson, remède des maux physiques de Tobit et des tortures morales de Sara. En iconographie, les poissons apparaissent dans les scènes de la Création, dans le cycle de Jonas, du baptême de Jésus, dans des scènes où Jésus partage pain et poisson.

Ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’Azarias se dévoile : « Je suis Raphaël, l’un des sept anges qui se tiennent devant la gloire du Seigneur. » (12,15) La tradition orthodoxe en compte sept, mais la tradition chrétienne n’en retient que trois : Michel (l’ange protecteur), Gabriel (l’ange qui révèle le dessein de Dieu) et Raphaël (celui qui guérit). Souvent représenté dans les icônes, ils sont toujours richement vêtus. Ils symbolisent ainsi la gloire du royaume de Dieu.

Pour terminer, rappelons que cette histoire très imagée de Tobie veut enseigner que Dieu récompense ceux qui, dans l’adversité, continuent de croire en un Dieu bienveillant. Ce conte, comme le font les icônes, représente un idéal de persévérance, de loyauté, de confiance et de piété.

Luc Castonguay est iconographe et détenteur d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval (Québec).

[1] Harpa Dei, hymne grégorien des archanges : Christe Sanctorum (Youtube).
[2] Société Biblique française, Traduction œcuménique de la Bible (TOB), Paris, Cerf, 2010, p. 1295.
[3] Melvin Gallant, Ti-Jean Contes Acadiens, Moncton, Éd. D’Acadie, 1984, p. 9-10.
[4] Jean Chevalier Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1982, p. 239.
[5] TOB, p. 1304.
[6] J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 265, 451.
[7] D. Fouilloux, A. Langlois et autres, Dictionnaire culturel de la Bible, Paris, Perrin, 2005, p. 424.
[8] L. Monloubou et F.M. Du Buit, Dictionnaire biblique universel, Sainte-Foy, Desclée & Anne Sigier, p. 264.

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