Tamar. Women of the Bible (photo © Dikla Laor).

Tamar, belle-fille de Juda

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 6 mai 2024

Lire : Genèse 38,1-30 ; Ruth 4,12 ; Matthieu 1,3

Voici une femme qui a pratiquement réussi la quadrature du cercle en retournant à son avantage une loi qui avait mis sa vie en veilleuse. Tamar, puisqu’il s’agit d’elle, a en effet obtenu de son beau-père Juda, un homme bien plus puissant qu’elle, ce qu’il avait résolu de lui refuser. Oh, il avait ses raisons, bien sûr, mais ça n’allait pas empêcher cette femme astucieuse de corriger l’injustice dont elle était victime.

Plus qu’une simple parenthèse

Les chapitres 37 à 50 du livre de la Genèse sont consacrés au cycle de Joseph, l’un de deux fils que le patriarche Jacob a eus avec Rachel, son épouse favorite. Le chapitre 38 vient brusquement interrompre le fil de ce récit pour ouvrir une parenthèse sur Juda, le quatrième fils de Jacob, et sa saga familiale. À première vue, la suture entre les chapitres apparaît quelque peu malhabile ; on pourrait passer sans problème du chapitre 37 au chapitre 39 du livre. Mais ce serait sans compter les fils qui relient le chapitre 38 à celui qui le précède et à ceux qui le suivent. Le chapitre 37 s’achève sur la peine de Jacob à qui ses fils aînés ont fait croire la mort de Joseph, l’un de ses fils préférés. Juda, complice de cette tromperie, éprouvera à son tour au chapitre 38 la douleur de voir mourir des fils, puis la crainte d’en perdre encore un autre, tout comme Jacob inquiet pour Benjamin, le jeune frère de Joseph. De plus, par l’entremise de Tamar, Juda se fera rendre la monnaie de sa pièce en devenant celui qui est floué. Mais qui sait ; il lui fallait peut-être vivre tout cela pour pouvoir compatir enfin à la douleur de son père que la mort Benjamin déchirerait (voir Gn 44,18-34) ?

Ah, cette loi du lévirat !

Reprenons l’affaire depuis le début. En tout respect pour la loi du lévirat selon laquelle un homme doit épouser la veuve de son frère pour assurer une descendance à celui-ci, Juda donne successivement Tamar pour femme à ses deux fils aînés. Le second fils mourant à son tour, Juda aurait dû ensuite marier Tamar à son dernier fils, Shéla. Il ne fait pas et demande à Tamar sa patience. La jeunesse de son benjamin lui fournit assurément une bonne excuse pour reporter le mariage. En fait, il craint qu’en épousant son fils, Tamar lui attire une malédiction qui pourrait lui être fatale.

Tamar prend les choses en main

Le temps passant, Tamar comprend bien que Juda ne lui donnera plus de ses nouvelles. C’est alors qu’elle décide de passer à l’action. C’est désormais elle qui dirige le jeu. Ce qui lui importe avant tout n’est pas tant d’épouser Shéla que de devenir mère et d’assurer ainsi une descendance à son premier époux. Cette descendance doit être du même sang que lui. Alors, pourquoi, faute du plus jeune fils, ne pas miser plutôt sur son père, Juda ? Ce serait du coup une belle occasion de prendre sa revanche sur lui ; jamais, cependant, le texte ne lui prête ouvertement cette intention.

Elle conçoit donc un stratagème aussi ingénieux qu’efficace. Déguisée en prostituée, elle s’arrange pour croiser le chemin de son beau-père qui, veuf depuis quelque temps, ne peut résister à ses charmes. Mais avant d’accepter de s’unir à lui Tamar, dont le visage demeure voilé, lui réclame des gages qu’elle pourra lui rendre quand le serviteur de Juda viendra plus tard lui payer son dû.

On se doute de la suite. Tamar devient enceinte, le serviteur ne la retrouve jamais et la rumeur de la grossesse de sa belle-fille vient aux oreilles de Juda qui s’en offusque au point d’ordonner qu’elle soit brûlée vive. C’est qu’on ne rigole pas avec la fidélité des femmes ! Même veuve – et condamnée à le demeurer par sa propre décision – Juda continue à la considérer comme une possession de ses fils ou de sa famille, et donc à avoir droit de vie ou de mort sur elle ! Le récit, volontairement ou non, ne manque pas d’ironie en faisant apparaître au grand jour l’hypocrisie de Juda ou du moins le « deux poids deux mesures » qui affecte la vie des femmes de la Bible. Juda le veuf peut se permettre sans problème de coucher avec la première prostituée venue. Mais que, d’une manière pourtant symétrique, une veuve de sa famille couche avec un homme étranger au clan, ça, il ne peut l’accepter !

Il ne reste plus alors à Tamar qu’à confondre Juda en lui faisant montrer les gages qu’elle avait gardés, un sceau, un cordon et une canne. Juda n’a d’autre choix que de reconnaître qu’« elle est plus juste que moi » (v. 26).

La mémoire de Tamar

Le livre de Ruth rend indirectement hommage à Tamar par la bouche du peuple qui souhaite à Booz que le Seigneur lui accorde par Ruth, son épouse issue d’un peuple étranger habituellement ennemi, une descendance aussi nombreuse que celle de Tamar (Rt 4,13). De son côté, l’Évangile selon Matthieu fait de Tamar et de Ruth des ancêtres de Jésus (Mt 1,3). Avec deux autres femmes, elles figurent en bonne place dans une généalogie autrement parfaitement masculine.

Anne-Marie Chapleau, bibliste et formatrice au diocèse de Chicoutimi.

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Les textes plus récents mettent en valeur des personnages féminins de la Bible à partir d’œuvres d’art (Gertrude Crête et des artistes classiques) et de photographies de Dikla Laor.