La fille de Pharaon. Women of the Bible  (photo © Dikla Laor).

La fille de Pharaon

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 4 mai 2026

Lire Exode 1, 22 ; 2, 1-10

Quand le Pharaon d’Égypte, inquiet de la montée en nombre et en puissance des Israélites, ordonne de « jeter au fleuve tout fils qui naîtra » du peuple hébreu (Ex 1,22), il ne se doute pas du rôle décisif que jouera sa propre fille dans la survie de l’un d’eux. Comment aurait-il même pu imaginer que cet enfant deviendrait un jour l’envoyé du Seigneur pour libérer son peuple et le grand législateur d’Israël ?

Une histoire de femmes

L’histoire de la naissance et de l’enfance de Moïse s’ouvre sur la mention d’un homme, son père (v. 1). Celui-ci s’évapore rapidement du récit pour laisser toute la place à plusieurs figures féminines que relie un invisible fil de solidarité.

Il y a tout d’abord les sages-femmes qui défient les ordres du Pharaon en laissant vivre les garçons et qui, interpellées, jouent les innocentes en vantant la vigueur des femmes du peuple hébreu, si exceptionnelle qu’elles peuvent accoucher seules, sans leur soutien (1,17-19).

Puis, bien entendu, la mère de Moïse (v. 1-3). Elle assume le risque de cacher son fils nouveau-né pendant trois mois, puis joue le tout pour le tout en le déposant dans une corbeille qu’elle confie au grand fleuve. Sans doute avait-elle, vissé au cœur, l’espoir que la personne qui le trouverait parmi les roseaux du rivage fasse preuve de sollicitude.

Et ensuite la grande sœur du bébé (v. 4), postée à distance stratégique pour voir ce qui allait advenir de lui et visiblement bien préparée à jouer son rôle le moment venu.

Il y a enfin la fille de Pharaon (v. 5), la fille du pouvoir, pourrions-nous dire puisque « Pharaon » n’est pas une déclinaison d’identité — nom ou prénom — mais la désignation d’une autorité, celle du monarque absolu du pays d’Égypte, celui dont les désirs sont des ordres et qui détient sur tous un droit de vie ou de mort.

Une brèche dans le mur du pouvoir

Pourtant, bien à l’insu de celui-ci, une ébréchure va entamer l’intégrité de son pouvoir. Une égratignure est sur le point d’abîmer le mur trop lisse de sa domination hégémonique, car sa fille se révèle capable de compassion (v. 6).

Voir, être ému de compassion et agir !

Elle aperçoit la corbeille, envoie une servante — encore une femme — la chercher, l’ouvre, voit l’enfant, entend ses pleurs et en est touchée (v. 6). Cette séquence nous rappelle, à nous qui connaissons les paraboles de Jésus, celle du Samaritain qui, voyant un blessé au bord de la route, en a les entrailles littéralement remuées et décide d’agir (Luc 10,33-35). La femme aussi passe à l’action (v. 7-8), aiguillée, il faut le dire, par la sœur du nourrisson dont elle accepte la suggestion judicieuse : recruter une femme parmi les Hébreux pour allaiter l’enfant. Sans tarder, la jeune fille s’en va quérir sa mère. La fille de Pharaon l’embauche aussitôt pour s’occuper du bébé jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour qu’elle le lui ramène (v. 9). On goûtera ici la délicieuse ironie du texte : la mère de Moïse reçoit un salaire pour devenir sa nourrice !

La fille de Pharaon prend plus tard l’enfant auprès d’elle (v. 10), le traite comme son fils, lui donne un nom qui évoque son propre geste de salut : « je l’ai tiré des eaux [1] ». Elle est allée jusqu’au bout de ce que lui a dicté sa compassion, sans peut-être réaliser qu’une chaîne de solidarités féminines avait précédé, guidé et entouré sa bienveillance.

Épilogue

L’histoire de la fille de Pharaon ravive l’espoir qu’il puisse toujours exister, quelque part au sein des systèmes oppressifs, une petite brèche creusée par la compassion où pourront s’infiltrer la justice et le salut.

Anne-Marie Chapleau, bibliste retraitée au Saguenay, était formatrice au diocèse de Chicoutimi.

[1] Ce nom pourrait être inspiré du nom égyptien « Mosès », alors que sa racine hébraïque renvoie au verbe masha qui veut dire « tirer. ». En complément au sujet de l’historicité du personnage biblique Moïse, voir : https://www.mondedelabible.com/livre-numerique-la-bible-quelles-histoires-le-grand-puzzle-des-traditions-disrael/

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Les textes plus récents mettent en valeur des personnages féminins de la Bible à partir d’œuvres d’art (Gertrude Crête et des artistes classiques) et de photographies de Dikla Laor.

Une enfance fabriquée sur mesure pour une grande figure biblique

Les indices sur le personnage historique qu’aurait pu être Moïse demeurent flous et vagues. De plus, il semble assez clair pour les spécialistes que le récit de son enfance emprunte des éléments à des récits plus anciens (8e au 6e s. avant Jésus-Christ) qui racontent l’origine de Sargon d’Akkad. Celui-ci, confié par sa mère à un fleuve, aurait été adopté par un dieu avant de devenir, une fois adulte, le premier roi légendaire des Assyriens. Cela a bien pu inspirer les rédacteurs du livre de l’Exode qui ont ainsi pu associer leur héros à un destin exceptionnel dès sa naissance. Rappelons que l’intérêt des textes bibliques pour la foi et la spiritualité ne dépend pas de leur exactitude historique — très variable selon les livres dont on parle — mais de la Parole qui résonne à travers eux.