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Le fondamentalisme, une distorsion de la foi

Jean-Claude RavetJean-Claude Ravet | 12 mai 2026

Le fondamentalisme chrétien fait souvent la manchette, notamment par son soutien inconditionnel, au nom de la foi et d’un rapport littéraliste à la Bible, aux actions criminelles (qualifiées par un nombre croissant d’organisations humanitaires et de droits humains de génocide et de crimes contre l’humanité) contre le peuple palestinien.

Dans ce contexte précis, il partage les vues de juifs extrémistes qui font eux-mêmes une lecture fondamentaliste de la Bible, en particulier concernant le don de la terre de Canaan par Dieu s’étendant « depuis le désert… jusqu’à l’Euphrate » (Josué 1,4). Il est important de dénoncer cette manière problématique de lire la Bible, décontextualisée, qui justifie les pires crimes au nom de Dieu. Car un bon nombre de catholiques et de protestants qui ne font pas partie d’Églises fondamentalistes ont cependant un rapport à la Bible qui les rapproche du fondamentalisme chrétien. Ainsi, la lecture de la Bible, au lieu d’aider à approfondir la foi, peut devenir un outil majeur de distorsion de la foi, projetant sur Jésus une représentation de Dieu qui contredit carrément celle que Jésus avait lui-même de Dieu, neutralisant ainsi, voire pervertissant l’Évangile.

« La lettre tue, mais l’Esprit vivifie » (2 Co 3,6)

Un attachement à la lettre peut contribuer à défigurer la foi. Non que l’attachement à la lettre n’ait pas de valeur, au contraire, car elle est une manière fondamentalement humaine par laquelle Dieu parle : « sans la lettre, l’Esprit serait aphone », commente pertinemment la TOB dans sa note concernant 2 Corinthiens 3,6. Toutefois, l’attachement fondamentaliste à la lettre manifeste plutôt un profond désaveu de la valeur de la lettre, laquelle repose sur la vie qu’elle cherche à exprimer. La lettre devient, au contraire, un substitut à la vie. D’où cette attachement dogmatique, autoritaire, à des comportements devant être accomplis aveuglément de la part de ses « lecteurs ». La lettre perd sa qualité de lettre, et s’impose comme ordre, injonction. Elle n’appelle plus à la lecture proprement dit, incluant l’interprétation qui lui est inhérente, mais à l’obéissance immédiate. Comme si la Bible n’avait plus rien à voir avec la pluralité du sens, mais devenait platement univoque, comme peut l’être un manuel d’instruction.

Le fondamentalisme expose en effet un mépris envers la lettre, réduite à sa plus simple expression, univoque, étroite, réductrice, appauvrie. Le modèle du langage divin serait, en quelque sorte à ses yeux, un plan de montage d’IKÉA, fait pour être suivi « à la lettre ». La lettre est privée de souffle vital, qui est le sens, la métaphore, le symbolisme, les émotions, l’expérience sensible. Elle ne porte plus la vie en elle. C’est ce qui se passe quand on lit la Bible au pied de la lettre, sans tenir compte du contexte narratif et historique, des genres littéraires, et de l’expérience humaine dont elle est porteuse. Or, le plus grave problème dans le fondamentalisme, c’est précisément que cette lecture appauvrie est posée comme « révélation », promouvant ainsi, au nom de Dieu, une existence elle-même médiocre, ratatinée, étroite, appauvrie, faisant le jeu de gens, eux-mêmes pitoyables, mais puissants.

Un véritable attachement à la lettre devrait plutôt s’exprimer par la mise en valeur de sa polysémie, du souffle qui la porte, de l’Esprit qui traverse la lettre, comme la vie, tout entière. C’est la raison pour laquelle saint Augustin insistait pour dire que la Bible est la deuxième parole de Dieu, la première étant la vie, notre vie. C’est par elle d’abord que Dieu parle, et c’est en reconnaissant qu’elle est parole de Dieu que l’on peut entrer humainement dans la parole de Dieu qu’est la Bible. La vie en est la porte d’entrée. Sans cela, nous perdons de vue que la Bible est au service de la vie. Elle devient alors comme la Loi au temps de Jésus, elle n’est plus au service de la vie humaine, mais la vie humaine au service de la Loi (Marc 2,27). De cette manière, la Bible peut devenir facilement un instrument de mort, une lettre décharnée, dépourvue de vie, une idole dont on se sert pour des fins de domination. Elle risque, de toute façon, de témoigner d’un monde terriblement appauvri qui n’a pas besoin d’être écouté, goûté, réfléchi, contemplé. Au lieu d’être une lumière éclairant notre vie, elle devient le lampadaire sous lequel un homme, en pleine nuit, cherche désespérément sa clé, même s’il sait pertinemment qu’il l’a perdu loin de là, mais parce que c’est là seulement qu’il y a de la lumière. Elle devient une lumière à côté de la vie.

En fait, l’attachement des fondamentalistes envers la lettre traduit un manque d’amour envers la vie. Il la recouvre du sacré, parce qu’il la trouve trop humaine, comme d’un voile opaque qui masque la fragilité humaine, tant honnie par eux. De cette façon, ils l’enferment dans un sens univoque, figé qu’on peut ânonner sans faire l’effort de comprendre, de contextualiser, d’actualiser. Ils voudraient faire l’économie de la condition humaine, ce que Dieu, dans le christianisme refuse de faire, puisqu’il a épousé la fragilité de la condition humaine dans l’Incarnation. Ils lui substituent illusoirement le pouvoir divin qui devient entre leurs mains une arme, un instrument efficace de conversion, sans se rendre compte qu’il éloigne du Dieu vivant, qui aime la fragilité.

L’image de Dieu qui en découle

Ainsi pour le fondamentalisme biblique, l’incarnation de Dieu n’est qu’un artifice. Comme si l’humanité de Jésus n’était qu’une enveloppe. Jésus est Dieu sur terre, venu y révéler sa divinité, et la Bible, en quelque sorte, devient le verbatim de son enseignement. Les paroles de Jésus, les miracles et ultimement la résurrection sont compris essentiellement comme des « preuves » de sa divinité. On évacue du coup le sens même de la Bonne Nouvelle de Dieu qui s’adresse à notre humanité, nous interpellant sur la manière de se relationner aux autres et au monde et de se représenter Dieu. C’est pourquoi pour elle aimer Dieu, c’est aimer le monde et autrui, et en prendre soin, c’est servir Dieu. Or, c’est ce « monde » dont témoigne la lettre qui est évacué dans le fondamentalisme qui invite à une foi désincarnée, dans laquelle le monde est vidée de toute substance, bon qu’à être rempli par Dieu. Il y a dans cette manière de croire un mépris profond de la chair et du monde, marqués du signe du péché.

C’est pourquoi les fondamentalistes ne peuvent concevoir que Dieu parle pleinement dans l’humanité de Jésus. Ce faisant ils projettent sur Jésus des représentations de toute-puissance divine, dominantes dans l’Ancienne Alliance, incapables d’être saisis par la radicale nouveauté de la Nouvelle Alliance qu’il initie. Or, en elle, Dieu est tout entier dans la faiblesse humaine. Celle-ci n’est pas à fuir, ni à mépriser. En elle est la gloire de Dieu. L’incarnation est la déclaration d’amour de Dieu pour la création, la vie, l’humanité. On ne s’étonnera donc guère que dans le discours fondamentaliste, ce qui domine c’est le jugement et la condamnation, la colère de Dieu à l’égard du péché, non l’amour ni la grâce.

Jean-Claude Ravet est essayiste et a été rédacteur en chef de la revue Relations de 2005 à 2019.

Hammourabi

Justice sociale

Les textes proposés provoquent et nous font réfléchir sur des enjeux sociaux à la lumière des Écritures. La chronique a été alimentée par Claude Lacaille pendant plusieurs années. Depuis 2017, les textes sont signés par une équipe de collaborateurs.

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Jean-Claude Ravet est l’auteur de Le désert et l’oasis. Essais de résistance (2016) et de La nuit en l’aube. Résistances spirituelles à la destruction du monde (2024), aux éditions Nota Bene.