La transfiguration de Jésus. Carl Bloch, 1872. Château de Frederiksborg, Hillerød (Artvee).

Jésus accomplit l’attente d’Israël

Jérôme LongtinJérôme Longtin | 2e dimanche du Carême (A) – 1er mars 2026

La Transfiguration de Jésus : Matthieu 17, 1-9
Les lectures : Genèse 12, 1-4a ; Psaume 32 (33) ; 2 Timothée 1, 8b-10
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

Depuis au moins le 5e siècle, la liturgie latine lit le récit de la Transfiguration de Jésus le 2e dimanche de Carême. Après avoir rappelé, le 1er dimanche, son séjour au désert et sa victoire contre le tentateur, nous sommes conviés à fixer déjà les yeux sur le terme de notre démarche pascale. En effet la Transfiguration, événement passager et, pour ainsi dire, privé, est l’anticipation de la gloire définitive de Jésus au moment de sa résurrection.

Le contexte littéraire

Le récit de la Transfiguration présente certains traits communs avec celui du Baptême et, comme lui, il marque une étape importante dans la mission de Jésus. Ce n’est sans doute pas par hasard que cette scène est placée très exactement au centre de l’évangile de Matthieu (le verset 8 du chapitre 17 est le verset central du premier évangile). Dans le chapitre précédent, l’évangéliste a mentionné l’arrivée de Jésus et de ses disciples dans la région de Césarée de Philippe (16,13) et il ne sera question d’un retour en Galilée qu’en 17,22. C’est donc dans ce territoire frontière, ne faisant pas partie à proprement parler du domaine juif, que vont se dérouler les épisodes décisifs rapportés dans cette section.

Il s’agit, tout d’abord, de la confession de foi de Pierre (16,13-16), suivie de son établissement, par Jésus, comme fondement de l’Église (16,17-20). Tout de suite après, Jésus annonce à ses disciples sa mort et sa résurrection prochaines (16,21), puis il repousse Pierre – qu’il vient pourtant de proclamer heureux (16,17) – parce qu’il fait obstacle à la réalisation du plan de Dieu (16,22-23). Jésus explique ensuite que, pour le suivre, il faut accepter le renoncement et la souffrance (16,24-26), car ce sont là les conditions pour participer au Royaume (16,27-28).

On mesure facilement le chemin parcouru : Pierre a confessé sa foi en Jésus : Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant (16,16), et Jésus inculque aussitôt à ses disciples que sa mission de Messie le conduira à la souffrance et à la mort avant l’entrée dans la gloire. Mais cela ne doit pas constituer un obstacle à leur foi ; toute la section s’achève sur la promesse de 16,28 : En vérité je vous le dis : il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant en son Royaume.

Jésus, le roi à venir

Ce long détour par le contexte nous permet de mieux saisir la signification de la scène de la Transfiguration. La promesse de Jésus en 16,28 est généralement interprétée en relation avec la prise de Jérusalem par les Romains en 70. Mais, dans l’ordonnance actuelle de l’évangile de Matthieu, expérience vécue par Pierre, Jacques et Jean sur la montagne est vraiment une anticipation du royaume futur. Ils sont les témoins de la gloire du ressuscité telle qu’elle sera pleinement révélée à la fin de l’histoire.

Pour s’en convaincre, on n’a qu’à relever les nombreux traits apocalyptiques dont Matthieu jalonne son récit. La Transfiguration elle-même est une image liée à l’avènement du Royaume de Dieu. On n’en trouve pas de parallèles exacts dans l’Ancien Testament, mais la littérature juive contemporaine des évangiles atteste la croyance en une transfiguration des justes au dernier jour. En présence de la vision de Jésus transfiguré, les Apôtres réagissent comme Ézéchiel devant la gloire de Dieu (Ez 1,28) et Daniel en face du Fils de l’homme (voir, par exemple, Daniel 8,17 ; 10,9.17, etc). Le geste de Jésus qui s’approche et touche ses disciples tombés face contre terre (v. 7) rappelle également des scènes semblables du livre de Daniel (voir, par exemple, Dn 8,18 ; 10,10.18 ; voir aussi Apocalypse 1,17).

Tous ces détails nous font prendre conscience de la portée de l’événement dans la pensée de Matthieu : il s’agit vraiment d’une anticipation du Royaume. Après avoir annoncé ses souffrances et sa mort prochaines, Jésus veut fortifier la foi de ses disciples en leur permettant de saisir, de manière mystérieuse, ce que sera son avènement glorieux.

Jésus, le nouveau Moïse

Jésus n’est pas seulement le roi qui doit se révéler en pleine gloire au dernier jour, il est aussi le chef du peuple en marche vers la nouvelle Terre promise qu’est le Royaume. Matthieu souligne cet aspect en mettant en parallèle Jésus et Moïse. La scène se passe sur une haute montagne, comme la rencontre de Moïse avec Dieu (voir Ex 24,12-15a). Comme dans la tradition de l’exode, la présence divine est symbolisée par la nuée (Ex 24,15b-16 ; voir aussi, par exemple, Ex 14,24 ; 16,10 ; Nombres 12,5 ; 14,10 ; Deutéronome 31,15 ; Ap 14,14, etc.), et c’est du sein de cette nuée que Dieu s’exprime (v. 5 voir Nb 11,25).

La déclaration divine reprend mot à mot, dans sa première partie, celle du Baptême de Jésus (Mt 3,17), confirmant sa relation filiale à Dieu et son rôle messianique. En revanche, la finale de cet oracle est originale : écoutez-le! Cette injonction fait référence à l’annonce, par Moïse, de la venue d’un nouveau prophète, semblable à lui, que le peuple d’Israël devra écouter (Dt 18,18). L’auteur de la finale du Deutéronome constatait avec nostalgie que cette promesse divine ne s’était pas encore réalisée (Dt 34,10). En Jésus, elle est maintenant accomplie ; c’est lui le nouveau Moïse chargé par Dieu de guider le peuple vers la vraie Terre promise.

Jésus, l’aboutissement de toute l’attente d’Israël

L’attente d’un nouveau prophète, semblable à Moïse, se double, dans le judaïsme, de l’espérance du retour d’Élie (voir Malachie 3,23 et Mt 17,10-13 qui fait suite immédiatement à la lecture d’aujourd’hui). Les Apôtres voient Moïse et Élie s’entretenant avec Jésus, mais c’est celui-ci qui est désigné comme le Fils bien-aimé, c’est lui qu’on doit écouter. Lorsque la voix céleste s’est fait entendre, les disciples ne voient plus que Jésus seul (v. 8). Moïse et Élie se sont retirés parce que leur rôle de précurseur est terminé. En Jésus, les grandes traditions de l’Ancien Testament, la Loi et les Prophètes — représentés ici par Moïse le législateur et Élie le prophète —, reçoivent leur plein accomplissement.

Après la profession de foi de Pierre, Jésus avait interdit à ses disciples de révéler son identité de Messie (16,20). De même, la révélation dont les trois Apôtres ont été témoins sur la montagne doit rester secrète jusqu’au moment de la résurrection (v. 9). Ce n’est qu’alors que Jésus entrera en pleine possession de la Gloire, qu’il sera associé à son Père dans le Royaume. La Transfiguration est une anticipation de cette réalité ; placée sur la route pour indiquer le but ultime de la marche, elle indique le sens de l’itinéraire personnel de Jésus qui s’achemine vers sa mort et sa résurrection, et en même temps celui de l’humanité tout entière, en route vers la parfaite réalisation du plan de Dieu.

Première lecture : Genèse 12,1-4a

Le récit de la vocation d’Abraham est le point de départ de l’histoire du peuple élu. Jusque- là, en effet, le projet de Dieu nous est présenté comme s’adressant indistinctement à toute la création (voir, par exemple, le récit de l’Alliance universelle conclue entre Dieu et la création nouvelle, issue du déluge : Gn 9,8-17). À partir d’Abraham, Dieu va se révéler d’une manière toute spéciale à un groupe humain particulier, et c’est à travers la médiation de ce peuple élu que se transmettront aux autres nations la grâce, l’Alliance, la bénédiction.

Le départ

Dans une société où les racines nomades ne sont jamais très loin, il n’y a rien d’extraordinaire au fait de quitter un endroit pour un autre. Les hommes du désert sont habitués à ce genre de vie, eux qui doivent suivre leurs troupeaux selon le rythme des saisons, à la recherche de pâturages et de points d’eau.

Ce qui est plus extraordinaire, c’est le fait d’abandonner sa famille, son clan paternel. La société ancienne est tout entière basée sur le principe de la solidarité familiale. C’est au sein de la famille au sens large que l’individu peut trouver l’assistance dont il a besoin pour subvenir aux nécessités de la vie ; c’est là qu’il trouvera secours et protection dans le danger, c’est là aussi, probablement, qu’il se mariera, de manière à ne pas faire passer une partie du patrimoine dans un autre clan (voir, par exemple, Gn 24,3-9).

Abraham, en abandonnant les siens, coupe vraiment les ponts avec son ancien mode de vie. Il renonce à la relative sécurité que représente l’appartenance à une famille socialement structurée. Il se lance à l’aventure sur la seule parole de ce Dieu en qui il met sa confiance. L’auteur du récit de la Genèse que nous lisons aujourd’hui n’envisage pas un seul instant qu’Abraham ait pu refuser ; pour lui, il va de soi que, lorsque Dieu parle, l’homme n’a qu’à se soumettre. Pour le croyant, le départ d’Abraham, c’est beaucoup plus que la migration d’un petit groupe de nomades, c’est le point de départ d’une nouvelle relation entre Dieu et l’humanité (voir Hébreux 11,8).

La bénédiction

À l’origine, le verbe « bénir » désigne la transmission de la force vitale ; c’est donc une action réservée à Dieu qui seul peut associer l’homme à son œuvre de création : Dieu … bénit [l’homme et la femme] et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la... » (Gn 1,28). Être béni, c’est recevoir quelque chose de la vie même de Dieu ; c’est devenir « créateur » avec Lui, en transmettant la vie. C’est là le sens premier de la bénédiction accordée à Abraham : il sera béni en ayant une nombreuse descendance qui possédera le pays donné par Dieu (v. 2). La bénédiction d’Abraham sera si extraordinaire qu’elle servira de point de référence à ceux qui, dans l’avenir, se souhaiteront l’un à l’autre la bénédiction (v. 3b).

La tradition, aussi bien juive que chrétienne, a compris cette bénédiction d’Abraham dans un sens beaucoup plus large que la seule promesse d’une descendance. C’est finalement toute l’œuvre du salut accomplie par Dieu à l’égard de son peuple qui est incluse dans cette bénédiction. Au terme, c’est Jésus, la véritable descendance, qui vient réaliser pleinement la promesse, non seulement pour les descendants d’Abraham, mais pour tous ceux qui, comme lui, ont cru en la Parole de Dieu dans leur vie (voir Galates 3,6-7.9).

Deuxième lecture : 2 Timothée 1,8b-10

La vocation d’Abraham (voir la première lecture) est en quelque sorte le prototype de la vocation de tout croyant. Chacun est appelé à couper les liens qui l’attachent au monde pour se mettre en marche, à la recherche de la véritable Terre promise. Cet appel est purement gratuit, il est antérieur à toute vocation particulière et il concerne toute l’humanité : Dieu... veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Timothée 2,4).

C’est ce que l’auteur de la Deuxième lettre à Timothée rappelle à son correspondant (v. 9). Après l’avoir invité à partager avec lui les souffrances du ministère (v. 8), il veut montrer que cette attitude n’est pas dictée seulement par les circonstances ; elle fait, au contraire, partie du plan de Dieu. Cette démonstration se fait en deux temps : l’expérience particulière de Timothée, et son fondement dans le mystère du Christ.

La vocation de Timothée

Si Timothée doit accepter de souffrir pour l’Évangile, c’est en raison de l’appel qu’il a reçu. Il ne s’agit pas ici d’une vocation particulière en vue de l’exercice d’un ministère déterminé dans l’Église. Partout où il est employé, le terme traduit ici par vocation (v. 9) désigne l’appel à la foi (voir, par exemple, Romains 11,29 ; 1 Corinthiens 1,26 ; 7,20 ; Éphésiens 4,1 ; 2 Thessaloniciens 1,11 ; etc.). C’est Dieu qui prend l’initiative de cet appel, et il ne le fait pas en considération des œuvres accomplies mais uniquement par amour (v. 9a). Nous retrouvons ici une des idées majeures de la théologie de Paul et de ses disciples ; par exemple : Mais le jour où apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes, il ne s’est pas occupé des œuvres de justice que nous avions pu accomplir, mais, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés (Tite 3,4-5).

Le mystère du Christ

Cet appel divin, donné par grâce, appartient au projet du salut ; en ce sens, il est éternel, il préexiste depuis toujours, dans le cœur de Dieu : Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles (v. 9b). Jésus manifeste dans l’histoire le plan éternel du salut. C’est en lui que Dieu rend visible son projet d’amour ; c’est en lui que la création retrouve sa splendeur première. Notre texte exprime de manière condensée les grandes étapes de l’histoire du salut : le projet éternel de Dieu (voir le v. 9b), sa manifestation historique en la personne de Jésus : et maintenant elle est devenue visible à nos yeux, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté (v. 10a), les événements décisifs de la mort et de la résurrection : en détruisant la mort, et en faisant resplendir la vie et l’immortalité (v. 10b), et la mission qui consiste à proclamer cette Bonne Nouvelle : par l’annonce de l’Évangile (v. 10c).

Pour désigner l’apparition historique du Christ, l’auteur emploie un terme caractéristique : devenir visible (v. 10). À différentes reprises, dans le Nouveau Testament, ce mot est utilisé en relation avec la révélation de Dieu en Jésus : ce qui était, depuis les origines, dans le secret de Dieu, devient visible ; par exemple : Romains 16,26 ; Colossiens 1,26 ; 1 Timothée 3,16 ; Tite 1,3 ; Hébreux 9,26 ; 1 Pierre 1,20 ; 1 Jean 1,2. Cette manifestation, cette épiphanie pour reprendre le terme exact du texte grec, anticipe et annonce la venue définitive, lorsque le Christ glorieux inaugurera son Règne. Le Royaume ainsi annoncé est déjà à l’œuvre dans le monde : la mort et la résurrection de Jésus, proclamées par les Apôtres, illuminent l’humanité par la promesse de l’immortalité qui se trouvera pleinement réalisée lors de la consommation de l’histoire.

Jérôme Longtin (1947-2015) était prêtre, bibliste et l’un des premiers artisans du site interBible. Il a exercé son ministère au diocèse de Saint-Jean-Longueuil (Québec).

Source : Le Feuillet biblique, no 2923. Première parution : 15 mars 1987. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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