Jésus et la Samaritaine. Pierre Mignard, 1681. Huile sur toile, 121,9 x 160 cm. Musée d’art de Caroline du Nord, Raleigh (Wikipédia).

Une foi en progression

Jean-Louis d’AragonJean-Louis d’Aragon | 3e dimanche du Carême (A) – 8 mars 2026

L’eau vive et le culte nouveau : Jean 4, 5-42
Les lectures : Exode 17, 3-7 ; Psaume 94 (95) ; Romains 5, 1-2.5-8
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

En route de la Judée vers la Galilée, Jésus traverse la région intermédiaire, la Samarie. Les Juifs voyageant de la Galilée vers Jérusalem, ou en sens inverse, évitaient très souvent de passer par la Samarie à cause de l’hostilité des habitants à leur égard. Les Samaritains étaient une population mélangée : après la destruction de Samarie et du royaume du Nord (721 av. J.C.), les Juifs demeurés sur place s’étaient associés aux exilés amenés dans cette province par les conquérants assyriens. La foi d’Israël au Seigneur avait été contaminée par le culte de divinités étrangères introduites par les nouveaux venus (2 Rois 17,29-35).

Divisions et oppositions

L’hostilité entre les Samaritains et les Juifs établis autour de Jérusalem s’était développée depuis le retour de l’exil à Babylone (538 av. J.C.). La haine entre les deux groupes était devenue particulièrement vive lorsque le roi maccabéen Jean Hyrcan avait conquis la Samarie et détruit le temple samaritain érigé sur le mont Garizim (128 av. J.C.).

À cette barrière raciale s’ajoutait pour Jésus une séparation sociale : un homme, surtout un rabbin, ne devait pas parler en public à une femme. La Samaritaine s’étonne que Jésus lui demande à boire, car un Juif pensait encourir une impureté légale en buvant avec un récipient offert par une femme étrangère. Les disciples de Jésus s’étonneront d’ailleurs de le voir parler avec une femme (v. 27).

Liberté souveraine de Jésus

L’évangéliste signale que Jésus devait traverser la Samarie (v. 4). Cette obligation ne provenait pas d’une contrainte géographique, puisque Jésus pouvait facilement éviter ce territoire. L’évangile de Jean répète avec insistance que toute la mission de Jésus, jusque dans les moindres détails, est voulue et dirigée par Dieu son Père. Les actions et les paroles de Jésus sont tellement en accord avec la volonté de Dieu qu’il peut affirmer : Celui qui m’a vu a vu le Père (Jn 14,9).

Mais quel est donc ce projet du Père pour son Fils dans le cas présent? Dieu veut que Jésus surmonte les barrières raciales et sociales que le péché a érigées pour diviser les hommes. Le Père a envoyé son Fils unique dans le monde pour manifester son amour (Jn 3,16 ; 1 Jn 4,9s). Or l’amour abolit toutes les oppositions que l’égoïsme humain a multipliées. Dieu, présent dans son Fils, proclame la Bonne Nouvelle de la paix, de la joie et de la vie à toute personne humaine. Jonas avait jadis résisté de diverses manières au commandement divin de prêcher la conversion aux ennemis d’Israël. Jésus, au contraire, incarne la miséricorde de Dieu. Il agit et il parle avec la souveraine liberté de Dieu, que n’atteint aucun préjugé.

Les divisions et les oppositions résultant de multiples préjugés sont une des manifestations du péché dans notre monde. Il suffit d’un regard sur nous-mêmes et sur notre milieu pour découvrir des rivalités stupides, découlant parfois d’un simple accident géographique, comme une rivière, une colline ou un boulevard. Et que dire de nos verdicts tranchants et injustes envers les étrangers, les pauvres et les prisonniers?

Comment pouvons-nous surmonter nos préjugés? Comment est-il possible de résister aux tentations de s’opposer aux autres et de rompre avec eux? Jésus nous enseigne que la seule voie de la liberté est celle de la participation à la liberté souveraine et infinie de Dieu. En raison de sa disponibilité parfaite, le Fils communie à son Père et jouit de sa vie et de sa liberté. Il déclare à ses disciples et à nous tous : Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé (v. 34). De même que la nourriture entretient et développe la vie, ainsi l’obéissance à Dieu unit Jésus et tout croyant à la seule source de la vie et de la liberté. Jésus nous certifie que la vérité, cette parole de Dieu qu’il a révélée, nous rendra libres (Jn 8,32).

Patience exigeante de Jésus

L’attitude de Jésus envers la Samaritaine contraste avec son appréciation sévère des Juifs de Jérusalem (Jn 2,24-25) et de Nicodème, qui les représente (Jn 3,1-11). Ceux-ci pourtant croient en Jésus. La foi de la Samaritaine paraît même plus hésitante que la leur et, en tout cas, très superficielle. Comme Nicodème (Jn 3,4), elle ne perçoit dans l’annonce de Jésus que l’apparence physique, immédiate : Tu n’as rien pour puiser... Avec quoi prendrais-tu l’eau vive! (v. 11). À la fin du premier dialogue, elle manifeste une certaine ouverture à l’offre de Jésus, mais elle n’y distingue qu’un avantage matériel : Donne-la-moi, cette eau : que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser (v. 15).

Jésus toutefois poursuit l’entretien avec cette femme, sans lui reprocher son incompréhension. Même si sa foi est vacillante, la Samaritaine est disposée à progresser. Lorsque Jésus la rend consciente de sa situation lamentable (vv. 17s), elle accepte cette épreuve désespérante. Elle reconnaît en Jésus un prophète, un envoyé par qui Dieu agit et parle (v. 19). Au terme de la conversation, elle croit en Jésus qui lui révèle qu’il est le Messie (v. 26). Sa foi s’épanouit dans un vibrant témoignage auprès de ses compatriotes, qu’elle entraîne vers le Christ.

Pourquoi Jésus tolère-t-il patiemment les tergiversations de la Samaritaine, alors qu’il récuse la foi des Juifs de Jérusalem? C’est que ceux-ci croient seulement à la vue des signes (Jn 2,23) et s’en tiennent à la superficie du merveilleux, sans chercher à comprendre les signes. Leur foi demeure fragile et ne progresse pas, tandis que la Samaritaine n’a fait au début qu’un pas hésitant, il est vrai, mais elle était disposée à poursuivre et à approfondir son adhésion au Christ. La foi, en effet, transforme toute la personne du croyant, qui doit suivre la loi de la vie humaine : progresser et dépasser sans cesse ce qu’on pensait être ses limites.

La lumière dénonce les vanités

L’interpellation divine dérange toujours. Dieu veut détruire nos illusions, il désire pour nous un avenir toujours plus élevé, suscitant un émerveillement sans fin. Mais pour tendre vers cet idéal, il faut délaisser la pseudo-sécurité de notre situation présente.

La Samaritaine s’étonne au début que Jésus ait tellement soif qu’il en vienne à enfreindre des oppositions sociales, pour lui demander à boire (v. 9). Elle a des droits sur ce puits, car elle se rattache fièrement au patriarche Jacob (v. 12). Jésus lui dévoile finalement le vide de sa condition matrimoniale, avec les six hommes de son existence, qui représentent les fausses divinités des Samaritains.

Quand toutes ces vaines valeurs se sont évanouies au soleil de la Parole de Jésus, la Samaritaine est en mesure de croire pleinement au Christ et de lui être associée comme son témoin.

Première lecture : Exode 17, 3-7

Épreuves au désert

Israël, peuple de Dieu cheminant péniblement au désert pendant quarante ans, est le type de tout croyant appelé par le Seigneur à progresser vers la Terre promise. La libération de l’esclavage en Égypte représente l’intervention libératrice de Dieu, qui a communiqué au chrétien, par le baptême, la vie du Christ ressuscité. Or cette vie doit se développer à travers des difficultés et des tentations de retourner en arrière.

Il est remarquable que l’Esprit de Dieu a conduit Jésus au désert pour surmonter les trois tentations majeures d’Israël, entre sa sortie du pays de la servitude et son entrée dans le pays ruisselant de lait et de miel (Josué 5,6). Le diable introduit la première et la deuxième tentation en signalant qu’il l’attaque comme Fils de Dieu (Mt 4,3.6), c’est-à-dire comme le Messie, le chef du Peuple de Dieu, l’Église dont nous sommes membres.

Les épreuves d’Israël et celles de Jésus nous annoncent que nous devons, nous aussi, atteindre le Royaume à travers des choix pénibles. Paul et Barnabé l’enseignaient aux premiers chrétiens : Il nous faut passer par beaucoup de détresses pour entrer dans le Royaume de Dieu (Actes 14,22).

Pourquoi donc faut-il subir des épreuves? Pourquoi le cheminement chrétien doit-il être parsemé d’épines? Rappelons-nous que l’objectif central de notre existence humaine consiste dans notre union à Dieu. Or le Seigneur a voulu nous aimer et nous respecter en nous créant libres. Il n’a pas voulu nous contraindre à l’accepter, il n’a pas voulu nous rendre heureux malgré nous ; il nous demande de l’accueillir librement. Cette décision libre ne peut se réaliser, chaque jour, que dans l’épreuve et la tentation. L’option pour le Seigneur et sa volonté suppose nécessairement le renoncement pénible à ce qui contredit ce qu’il nous propose.

Foi dans le Dieu invisible

Devant l’épreuve, on a le choix de se révolter ou d’accueillir la volonté de Dieu, même si c’est dans une complète obscurité. Les fils d’Israël souffrent de la soif. Le désert torride et sec menace de devenir leur tombeau. Dieu a-t-il libéré son peuple pour le faire périr? Un Dieu d’amour peut-il infliger une telle calamité à ceux qu’il a délivrés? Ou bien, est-il impuissant à réaliser sa promesse et à les conduire vers la vie?

Israël choisit de se révolter contre celui qui représente Dieu auprès d’eux, Moïse. Ne pouvant atteindre Dieu, ils veulent s’en prendre à son prophète et le mettre à mort. Telle est l’image du révolté contre Dieu : il prétend le blesser, alors que sa révolte ne détruit que lui-même. Combien de chrétiens n’acceptent pas une épreuve dans la foi, même quelques années après l’événement qui les a meurtris.

Notre foi ne se justifie pas en raison de l’adhésion à un plan logique, elle ne s’appuie pas sur les signes que nous désirons. La foi s’appuie uniquement sur Dieu. Or le Seigneur est un Dieu caché : Tu es vraiment un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur (Is 45,15). Il est invisible, parce qu’il est le Tout Autre. On ne peut le voir, on ne réussit pas à l’atteindre. Il a l’entière initiative de se manifester comme il l’entend et quand il le veut. La foi consiste à se fier exclusivement au Seigneur, qui oriente toutes choses pour le plus grand bien des siens.

Deuxième lecture : Romains 5, 1-2.5-8

En paix dans la grâce

Dans la première partie de la lettre aux Romains, Paul a montré comment l’humanité entière, païenne et juive, était soumise au péché. Il a décrit la rébellion contre Dieu, sa perversion et son angoisse. Tout homme séparé de Dieu prétend se suffire, se diriger et réaliser lui-même son bonheur, mais il tombe dans le pire esclavage, celui du péché qui le détruit.

À l’homme désespéré, Dieu offre un salut gratuit. Aucune personne ne peut le conquérir par ses propres forces. On ne s’en empare pas ; on le reçoit comme un héritage. La seule condition pour accueillir le salut et la vie consiste dans la foi.

Face à la promesse de devenir un peuple immense, Abraham fut désespéré en constatant son impuissance et celle de son épouse. Mais il espéra contre toute espérance (Rm 4,18) : il espéra en Dieu seul, à l’encontre de toute espérance en lui-même. Or Abraham est le modèle et le père de tous les croyants. Croire consiste à fixer son regard uniquement sur Dieu, dans une confiance ferme qu’il accomplira sa promesse.

La foi établit l’homme dans la paix, en contradiction avec la déchéance que procure le refus de Dieu. Cette paix n’est pas simplement la sérénité, la sensation de bien-être ; elle est la situation du croyant qui a reçu de Dieu tout ce qui comble les aspirations de son cœur. La paix correspond au projet de bonheur voulu par Dieu pour chaque être humain. Cette paix est possible, parce que nous avons accès à la grâce (voir le v. 2), car la foi établit un lien vital entre le croyant et la bienveillance miséricordieuse de Dieu.

Foi et espérance … dans les épreuves

La foi vise d’abord le présent. Elle permet la communion avec Dieu, qui nous donne présentement la vie, mais à la mesure de nos possibilités de l’accueillir. L’espérance concerne l’avenir. Elle est le pôle magnétique qui nous attire en avant. Elle obtient, par anticipation, les biens que Dieu nous réserve pour l’avenir. L’espérance est, pour le chrétien, l’ancre qui pénètre au-delà du voile (Hébreux 6,19), dans le ciel. Aussi on peut dire que le disciple du Christ est dès maintenant glorifié, qu’il est, dans le Seigneur, déjà ressuscité et placé dans les cieux (Éphésiens 2,6).

Mais pourquoi cette espérance illuminatrice est-elle contredite par les ténèbres de la souffrance et de l’épreuve? Pourquoi l’existence humaine, même celle du chrétien, est-elle parsemée d’afflictions de toutes sortes?

Sans épreuves, nous deviendrions satisfaits de nous-mêmes, nous nous installerions dans notre confort actuel. Nous n’avancerions plus, nous serions figés dans la routine quotidienne. Mais le plus grand danger qui nous guetterait serait d’oublier Dieu. À quoi bon implorer Dieu et s’attacher à lui, quand on a l’illusion de disposer et de jouir de tout ce qu’il nous faut?

Espérance fondée sur l’amour

Pour l’incroyant, l’espérance du chrétien ne serait qu’un beau rêve : « Vous vous bercez dans les illusions! » Comment celui qui se tient à l’extérieur pourrait-il comprendre le réseau d’amour entre Dieu et celui qui s’attache à lui par la foi et l’espérance? Dieu nous a prouvé son amour infini en donnant son Fils unique pour des ennemis, pour des pécheurs. Il a répandu l’Esprit Saint dans nos cœurs pour nous imprégner de son amour, comme la pluie imbibe la terre sèche. Aussi, nous, nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru (1 Jean 4,16).

Jean-Louis d’Aragon SJ (1920-2016) était professeur honoraire de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal où il a enseigné l’exégèse du Nouveau Testament de 1967 à 1990.

Source : Le Feuillet biblique, no 2924. Première parution : 22 mars 1987. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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