La parabole des ouvriers envoyés travailler à la vigne est connue (Mt 20, 1-15). Jésus reprend une image symbolique fréquemment utilisée par les prophètes du Premier Testament. La vigne que Dieu a plantée est le peuple d’Israël. Il a beau l’avoir protégée et entretenue, disent Isaïe ou Ezéchiel, elle n’a produit en retour que de la piquette et du mauvais vin, à cause de l’infidélité du peuple et la corruption de ses autorités.
Lorsqu’il utilise ce thème, Jésus n’a donc pas besoin de donner une grande explication. Pour chacun, le maître de la vigne est Dieu, mais la vigne elle-même symbolise plutôt ce « royaume des cieux » dans lequel les hommes sont invités à entrer pour obtenir le salaire que Dieu s’engage à leur donner. La parabole prend alors une tournure particulière. Le maître de la vigne se met lui-même en quête d’ouvriers et non pas son intendant ; et durant toute la journée, il revient sur la place et embauche tous les ouvriers qu’il y trouve. Une heure avant la fin du travail, il envoie encore dans sa vigne les derniers hommes disponibles. Cette volonté de ne laisser personne sur le carreau est particulière… Elle ouvre le champ d’une profonde méditation sur l’offre universelle du salut offert par Dieu à tous les humains.
Avec la fin du travail, arrive le moment de la distribution du salaire. C’est alors que tout se corse et que la polémique éclate. Les derniers venus reçoivent le même salaire que les premiers embauchés. Comme de bons syndicalistes, ces derniers crient à l’injustice. Ils n’obtiennent qu’une réponse énigmatique : Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?
Que faut-il comprendre ? Visiblement, la parabole comporte un aspect polémique. Les premiers embauchés ont quelque chose à voir avec les scribes et les pharisiens qui n’acceptent pas l’attitude de Jésus envers les pécheurs. Jésus a déjà souvent répondu à ce refus. Il leur présente un autre visage de Dieu. Pensez à la parabole du berger partant à la recherche de la brebis égarée ou à celle du fils cadet accueilli à son retour par son père, ce qui déclenche la colère du fils aîné (cf. Lc 15). Dans sa bouche, l’amour de Dieu n’a pas de limite. De plus, à l’époque où sont rédigés définitivement les premiers évangiles, l’entrée en masse dans l’Eglise de personnes venues du paganisme, a déclenché une grande polémique avec ceux qui étaient restés fidèles à la Loi mosaïque. Ces derniers n’étaient pas prêts à les intégrer dans la même communauté et à les regarder comme des « frères « , à accepter l’idée que Dieu ne fasse pas de différence entre les hommes et que tous puissent bénéficier du même amour.
La parabole du maître de la vigne se mettant en quête d’ouvriers à toute heure du jour vient rappeler aux premiers venus que le coeur de Dieu est ouvert à tous ceux qui acceptent « l’embauche » – qu’ils soient d’origine juive ou gréco-romaine – et que le salaire sera le même pour tous. L’amour de Dieu, en réponse à l’appel entendu, ne se partage pas. Il se donne lui-même gratuitement à quiconque répond à son amour.
Voilà bien la bonne nouvelle qu’il ne faut pas oublier !