
Ehoud assassine le roi Églon. Miniature d’un manuscrit du Speculum humanae salvationis, vers 1360, ULB Darmstadt, Hs 2505 (Wikipédia).
Ehoud et Eglôn : meurtre scabreux en chambre close
Bertrand Bucalossi-Rolin | 16 février 2026
Parmi les matériaux littéraires qui ont servi à la composition du livre des Juges, se trouve une histoire légendaire particulièrement truculente : l’assassinat du roi moabite Eglôn par Ehoud le gaucher.
Lire : Juges 3, 12-30
Tout commence par la faute des fils d’Israël qui a pour conséquence de les soumettre pendant dix-huit ans au joug d’Eglôn, roi de Moab. Le salut viendra d’Ehoud, issu de la tribu de Benjamin. Le scribe qui a composé le récit joue ici avec les mots. Parmi les hommes de Benjamin (v. 15), nom que le scribe transforme en « ben ha ymini », « fils de la main droite », est choisi Ehoud… un gaucher (littéralement « lié de la main droite »). La Septante, la version grecque de l’Ancien Testament, traduira par « ambidextre ». Le tribut sera porté « de sa main » au roi.
Le héros n’apportera pas la victoire sur le champ de bataille, mais par l’assassinat du roi adverse. Ehoud cachera son poignard « à deux bouches », c’est-à-dire à deux tranchants, sur sa cuisse droite sous son vêtement, apportera le tribut et assassinera Eglôn. Bon, me direz-vous, le meurtre d’un dignitaire n’est peut-être pas si original si l’on pense par exemple à Yaël (Jg 4,17-22) ou au livre d’Esther. Mais ce meurtre-là est tellement grotesque, la situation est tellement obscène et scatologique qu’elle prête à sourire.
Les Moabites sont des hommes corpulents, bien portants (v. 29). Mais leur roi Eglôn est énorme, un petit veau (« egêl ») comme le laisse entendre son nom. À tel point que la graisse de son ventre va absorber entièrement la lame plongée par l’assassin. Selon le texte, la lame s’enfonce si profondément qu’il en jaillit des excréments.
Les gardes, qui constatent que la porte de la salle royale reste fermée, supposent alors, dit le texte, qu’il est en train de faire ses besoins, de « se couvrir les pieds » (v. 24). Ehoud a en effet pris soin de s’échapper par une salle dérobée en fermant les issues, si bien que les gardes sont confrontés à un mystère de la chambre close.
Ils tardent à réagir, comme pétrifiés à l’idée de subir les remontrances de leur roi. Ils seront tout aussi sidérés à l’annonce de sa mort et seront battus par les fils d’Israël. En fin de compte, le gaucher s’est révélé être le plus adroit.
La facilité avec laquelle Ehoud a obtenu ce face-à-face intime avec le roi est déconcertante. Ehoud a dû renvoyer son escorte, revenir sur ses pas et convaincre le roi de le recevoir seul en évoquant une affaire confidentielle ou un oracle. Le roi ne s’est pas fait prier. Quelques commentateurs minoritaires lisent dans cette situation une proposition de prostitution masculine (Miller, 1996 ; Michaels, 2009), hypothèse en faveur de laquelle pourraient plaider plusieurs indices. Le fait de présenter le tribut de la main gauche pourrait avoir une connotation implicite comprise par le roi. Citée par deux fois, la cuisse droite d’Ehoud contre laquelle le poignard est attaché a un rôle funeste… mais serait-elle également objet de désir de la part du roi ? C’est une perspective qui donne un autre timbre au récit. Ehoud faisait-il partie du tribut ? D’autres récits légendaires méditerranéens mettent en scène une telle rançon : jusqu’à l’arrivée de Thésée, Athènes devait livrer quatorze de ses jeunes gens à Minos.
Assassiner par le récit ce roi-veau, se moquer de ce corps trop gras gisant parmi les excréments, c’est aussi une revanche contre le corps du prédateur, contre celui qui maintenait en soumission. La violence des récits légendaires, dans l’Ancien Testament comme dans toute tradition populaire, peut aussi être comprise comme un exutoire de la parole d’un peuple humilié.
Bertrand Bucalossi-Rolin est membre associé de l’unité de recherche Théologie catholique et sciences religieuses de l’Université de Strasbourg.
G. P. Miller, « Verbal Feud in the Hebrew Bible: Judges 3;72-30 and Judges 19-21 », Journal of Near Eastern Studies 55 (1996) 105-117.
Sheila Michaels, « Ehud & Eglon: a sinister farce », Society for Biblical Literature Annual Meeting, New Orleans, 2009.
