
(Ekaterina Novitskaya / Unsplash)
Pour la multiplication des artisans de paix
Pierre LeBel | 15 juin 2026
Lire Matthieu 5, 3-16
Plus que jamais, dans un monde polarisé et en guerre, avons-nous besoin de ceux que Jésus a nommés les artisans qui procurent la paix. Le besoin est criant, car ce sont les artisans de paix qui deviendront à la fois le sel de la terre et la lumière du monde. Où sont-ils et comment pouvons-nous les reconnaître? Il s’agit de la seule des béatitudes qui appelle à l’action, qui représente au cœur du texte une fonction. En fait, il s’agit du rôle que Jésus, à sa suite, propose à ses disciples. Il s’agit d’un appel à la mobilisation, à ses disciples de se lever, ce qui donne aux béatitudes un tout autre sens. Il est possible que le mot grec, makarioï, le plus souvent traduit par « heureux » au début des béatitudes, soit, selon Chouraqui, la traduction du mot hébreu, ashrei. Il transmet la notion de rectitude. Il est à se demander si le mot « debout » ne saisirait pas mieux la pensée de Jésus, car c’est un mot qui engage, contrairement au mot « heureux » qui demeure passif.
Debout les artisans qui procurent la paix !
L’objectif de Jésus n’est-il pas d’appeler et de former des artisans de paix qui seront reconnus, à leur tour, des fils de Dieu? Artisan de paix, c’est la vocation propre à Jésus, le prince de la paix venu dans le monde pour y établir son royaume (Es 9,5). Les croyants-témoins de Jésus sont appelés à devenir des artisans de paix, sans quoi leur témoignage demeure sans portée. C’est en tant qu’artisans de paix qu’à l’instar de Jésus, ils deviendront les interprètes contemporains et pertinents de la loi et des prophètes afin d’être le sel atténuant le goût de la terre et la lumière éclairante du monde (voir Mt 5,17-42).
Les béatitudes ne seraient-elles pas l’articulation des « sentiments qui étaient en Jésus-Christ » dont Paul nous exhorte à les faire nôtres, des dispositions et attitudes propres à Jésus qui l’ont conduit à se dépouiller de l’acquis de la divinité afin de devenir un homme-serviteur jusqu’au don de sa vie? (Ph 2,5-8) Ce sont les sentiments et dispositions forgés dans le cœur de Jésus au cours des trente ans qui ont précédé ses trois années de ministère public, sans quoi ces dernières n’auraient jamais pu se réaliser. Devenir artisan de paix doit se préparer. Il faut intégrer en soi les qualités d’être qui porteront notre présence au monde.
Jésus les dénombre en six phrases bien structurées et faciles à retenir :
Debout, les humbles pauvres en esprit ;
Debout, les affligés qui pleurent ;
Debout, ceux enclins à la douce bienveillance ;
Debout, ceux qui ont faim et soif de la justice ;
Debout, ceux qui aiment la miséricorde ;
Debout, ceux dont le cœur est pur.
Paul propose sa propre liste de ce qu’il nomme les fruits de l’Esprit et dont il est possible de tracer des similitudes en ce qui concerne les qualités d’être des artisans de paix : « l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi ». Il les associe, lui aussi, à la loi qui « n’est pas contre ces choses ». De plus, il appelle, lui aussi, les croyants à se tenir debout : « si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi selon l’Esprit », nous exhorte-t-il. (Ga 5,22-25)
Le ministère de la réconciliation
Les artisans qui procurent la paix sont les initiateurs de la réconciliation partout où les ruptures du péché surgissent. Paul les appelle des ambassadeurs pour Christ qui exercent le ministère de la réconciliation dont la supplication, « au nom de Christ », appelle à la réconciliation avec Dieu (2 Co 5,18-20). Il s’agit de réconcilier « tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix » (Col 1,20 ; Ep 1,10). Cela comprend la réconciliation synchronisée de toutes les réconciliations possibles et nécessaires dans le monde conformément au royaume de Dieu, qui se résume à « la justice, la paix et la joie par le Saint Esprit » (Rm 14,17). Une vision holistique de la rédemption est inclusive de toutes les relations propres aux êtres humains avec Dieu, soi, son prochain et le monde naturel et matériel.
Jésus appelle les artisans de paix à l’intégrité spirituelle et morale avant d’intervenir comme initiateur de la réconciliation. Il faut soi-même être réconcilié et entier avant de pouvoir proposer la réconciliation à d’autres. « Ôte la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère. » (Mt 7,5) C’est la trame des interprétations de la loi que Jésus prononce dans la suite de Matthieu 5 et l’ensemble du sermon sur la montagne afin que les artisans de paix soient « parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). Les artisans pourront alors prier « que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6,10). Jésus met la barre haute pour devenir artisan de paix, car il s’agit d’une vocation qui se résume au dépouillement humble des pauvres en esprit.
Être artisan de paix est une vocation qui correspond à l’appel de tous les croyants, peu importe les contextes de vie et les enjeux de société qui les regardent. Chaque pensée, prière, parole et geste personnel et action collective qui contribue à la réconciliation contribue à sa façon à la présence du royaume de Dieu dans le monde.
Affronter la persécution
Les six premières béatitudes décrivent ce que représente la repentance, la metanoïa, qu’annonce Jésus dans le chapitre précédent (voir Mt 4,17). De là, la consécration continue de ceux qui répondront à l’appel des artisans de paix. La dernière des béatitudes annonce les hostilités qu’ils auront à affronter et qu’ils subiront :
Debout, ceux qui sont persécutés pour la justice.
Le risque que courent les artisans est élevé, puisque leur rôle se réalise en zones de conflits au sein desquels ils cherchent à donner du sens. Ils seront mécompris, jugés, refusés et attaqués. Ils le savent d’avance. C’est pourquoi Jésus étale la béatitude sur trois versets et que le mot « heureux » y trouve sa juste place.
Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi.
Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes
qui ont été avant vous.
Ne vous laissez pas vous décourager et abattre. Laissez-vous porter par les qualités d’être et de grâce dont vous avez été façonnées et qui seront en vous des ressources de courage et de sagesse continues. D’autres ont subi les mêmes abus bien avant vous et on les a reconnus comme prophètes. Votre présence et vos interventions porteront un jour leurs fruits. Par votre présence, vous participez selon vos contextes et enjeux à la gouvernance du monde en vue du royaume dont vous êtes la présence actuelle.
Pierre LeBel est chercheur associé à l’IERTIMM (Institut d’étude et de recherche théologique en interculturalité, migration et mission).
