Les ouvriers de la onzième heure. Rembrandt, 1637.
Huile sur panneau, 31 x 42 cm. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg (Wikipédia).

Parce que je suis bon

Christiane Cloutier DupuisChristiane Cloutier Dupuis | 25e dimanche du temps ordinaire (A) – 20 septembre 2026

Les ouvriers de la onzième heure : Matthieu 20, 1-16a
Les lectures: Isaïe 55, 6-9 ; Psaume 144 (145) ; Philippiens 1, 20c-24.27a
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

On comprend bien cette parabole seulement depuis le dernier tiers du 20e siècle quand l’exégèse révéla que le verset 16 « Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers » n’avait jamais appartenu à cette parabole. Ce verset est un logion (parole authentique de Jésus) appelé « parole flottante ». Cela signifie qu’on sait que Jésus l’a dite mais on ignore à qui, pourquoi et quand. C’est ainsi qu’on la retrouve à différents endroits chez les synoptiques, placée là où ils avaient l’impression qu’elle cadrait. Matthieu, malheureusement, en plaçant cette parole immédiatement après la parabole, l’a tuée littéralement en lui donnant un sens qu’elle n’avait jamais eu. C’est une mise au point nécessaire pour recentrer cette parabole sur l’enseignement que Jésus voulait passer. Enseignement d’autant plus important qu’il y dévoile sa perception personnelle de la justice de Dieu et sa compréhension de celui-ci : un Dieu rempli de délicatesse et de tendresse envers l’être humain, créé à son image et selon sa ressemblance. Jésus a toujours tenu compte de cette réalité biblique de Genèse 1,26.

La vigne, symbole d’Israël

Contrairement à nous, Occidentaux, cette parabole était facile à comprendre pour ses contemporains venus l’écouter. Quand Jésus dit : Le royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui… afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne, ils comprennent tout de suite de qui il parle. Car dans l’Ancien Testament, en particulier chez Isaïe, YHWH est Maître de la vigne, vigne qui symbolise Israël et les ouvriers sont les membres du peuple d’Israël. Voici donc une histoire qui les concerne directement, qui explicite comment ça fonctionne dans le Royaume de Dieu. Cela pique leur curiosité. Cette approche permet au conteur de les motiver à écouter son histoire. Et pour garder leur attention, il y va par étape, les tenant en haleine jusqu’à la fin.

L’embauche

Son récit commence le matin à 6 heures. À cette époque, on travaillait 12 heures par jour : de 6h du matin à 6h du soir. Le détail frappant pour eux, c’est la présence du maître et non de l’intendant pour embaucher. Cela intrigue car un riche propriétaire ne fait pas cela. C’est le travail de l’intendant. Nous y reviendrons.

Jésus spécifie donc sortit de grand matin à la première heure (6h du matin) ; puis commence la ritournelle des heures, la troisième, la sixième, la neuvième et finalement la onzième. Remarquons qu’il passe un contrat salarial seulement avec les ouvriers de la première heure : Il convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée. C’était le salaire usuel pour une journée de travail de l’époque. Ce détail spécifié est important pour garder l’auditoire de Jésus en haleine car pour les ouvriers de la troisième heure (9h du matin), le maître dit : « Allez vous aussi et je vous donnerai ce qui est juste ». Dans l’assistance, on devait se demander à combien équivalait « ce qui est juste » et pour le savoir, il fallait écouter jusqu’à la fin.

Puis, plus question de salaire, seulement de tri des candidats pour les envoyer travailler et la spécification des heures. C’était la coutume de l’époque : les hommes se rendaient sur la place publique du village, généralement près d’un puits ou d’un gros arbre et attendaient d’être choisis par des employeurs, pour travailler aux champs ou ailleurs (vigne, construction, etc.). On comprend ainsi l’importance du tri selon les heures et la question posée à ceux de la onzième heure. Voilà comment cela se passait habituellement : on choisissait d’abord ceux qui semblaient les plus forts, en santé, endurants ou les plus habiles si on le savait. En montrant le maître qui revient à différentes heures, on comprend qu’il a choisi de cette façon et pourquoi il a dû revenir à différentes heures. On peut supposer que ceux de la 11e heure sont des âgés ou souffreteux, de constitution fragile ou handicapés puisque le maître juge qu’ils ne pourraient faire plus qu’une heure! D’où l’importance de la question : « Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour » et la réponse : « C’est que personne ne nous a embauchés ». Cela signifie qu’ils ne sont pas des paresseux. Ils ont supporté le poids de la chaleur du jour et sont restés sur la place publique, vus par tous, témoins que personne ne voulait d’eux, dans le seul espoir d’être engagés. Et finalement ils vont, eux aussi, aller travailler à la vigne!

La rémunération

Puis arrive 6h du soir et la journée se termine. Curieusement, le maître s’efface pour laisser la tâche à l’intendant, en lui donnant des consignes qui choqueront les ouvriers de la première heure qui se sentiront lésés!

Question archi-importante : pourquoi Jésus met-il en scène un tel scénario? Un maître qui revient sans cesse et engage à des heures différentes les personnes qui sont déjà là et finit par donner le même salaire à tous? Soulignons tout de suite que Jésus ne donne pas une leçon de comptabilité, ni ne remet en question la justice rétributive dont toutes les sociétés ont besoin pour bien fonctionner. À preuve, le maître passe un contrat salarial avec les premiers ouvriers et respecte les règles salariales usuelles de son temps.

Réponse : Jésus veut démontrer la façon dont Dieu exerce sa justice envers les humains. Ce Dieu, au-delà et en-deçà des règles terrestres est le Tout Autre qui habite le Royaume des cieux. Il connaît la situation de chaque personne et la juge en conséquence. Le Maître de la vigne, c’est YHWH. Et celui-ci, rappelle Jésus, choisit l’humain en fonction de qui il est et de ce qu’il est capable de faire pour travailler à sa vigne. Pour nous du 21e siècle, la vigne, c’est la planète Terre. Jésus montre que Dieu tient compte de facteurs comme la santé, la fragilité physique ou mentale, la force physique ou psychologique, le degré de résistance face à la vie, aux épreuves, échecs, etc. La parabole montre que Dieu demande seulement ce que l’ être humain est capable de réaliser et ne veut pas l’humilier. Le maître ne voulait pas qu’un de ses ouvriers sorte de sa vigne sur un brancard, incapable d’accomplir sa tâche de 12, 9, 6, ou de 3 heures. D’où le tri. Cette parabole décrit et révèle la délicatesse et la tendresse de Dieu envers les humains.

Quant au salaire égal, Jésus l’explique par la réponse du maître : « Mon ami, je ne te fais pas de tort ; n’as-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent?... Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Ou alors ton œil est-il brisé/fracturé parce que je suis bon? » Le Maître récompense toute personne qui travaille à sa vigne, ne fut-ce qu’une heure si elle est incapable de faire plus, l’important étant de travailler à sa vigne. On doit aussi entendre ce maître qui dit « ton œil est-il fracturé/brisé ». La traduction « œil mauvais » ne respecte pas le terme utilisé en grec et donne un sens moral qui n’a jamais existé. Le maître, en utilisant ce terme trouve une excuse à l’ouvrier choqué et essaie de lui faire comprendre que c’est parce qu’il voit mal à cause d’un problème de vision qu’il n’arrive pas à comprendre son comportement à lui.

Pistes pour réfléchir

Suis-je conscient/e de mes forces et fragilités, de mes compétences et mes limites? Et aussi de mes aptitudes et inaptitudes? C’est important de se connaître et de savoir ce que l’on peut faire ou non. Cela permet de se réaliser pleinement humainement et aux yeux du Seigneur. Apprendre grâce à cette parabole que de Dieu tient compte des critères énoncés, libère, stimule et chasse la peur de répondre à l’appel.

Le regard. La pointe de la parabole est le v. 15 : « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Ou alors ton œil est-il fracturé/brisé parce que je suis bon? » Cela oblige à une réflexion sur le regard que nous portons sur la vie, le monde qui nous entoure, les gens autour de nous, la civilisation nouvelle qui émerge, les personnes de notre famille dont les âges varient et la façon de comprendre la vie selon des personnes qui pensent différemment. D’où la question suis-je conscient.e du regard que je porte? Mon œil pourrait-il parfois être fracturé/brisé à cause de mes préjugés? Suis-je conscient.e que mon regard peut faire vivre l’autre ou le tuer? Me rappeler que « mon Dieu » est un Dieu toujours présent à l’être humain, peu importe les époques, les civilisations ou les cultures. Donc actif et présent dans le monde et le siècle qui sont les miens. Cela m’aidera à regarder le monde d’un autre œil en espérant qu’il ne soit pas trop fracturé ou brisé.

Formatrice spécialisée en études bibliques, Christiane Cloutier Dupuis détient un doctorat en Sciences religieuses (option Exégèse) de l’UQÀM.

Source : Feuillet biblique 2943. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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