
La parabole des noces royales. Andreï Mironov, 2014. Huile sur toile, 110 x 170 cm (Wikipédia).
Dieu nous invite à son festin
Anne-Marie Chapleau | 28e dimanche du temps ordinaire (A) – 11 octobre 2026
Le banquet de noces : Matthieu 22,1-14
Les lectures : Isaïe 25, 6-9 ; Psaume 22 (23) ; Philippiens 4, 12-14.19-20
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
La figure du banquet apparaît de façon récurrente dans les textes de ce dimanche. Le centre d’attention se déplace de l’hôte aux participants et même aux exclus, fournissant en quelque sorte un panorama à 360 degrés sur la question. Dans la première lecture, le prophète Isaïe brosse le portrait d’un festin grandiose qui, préparé par le Seigneur, rassemblera tous les peuples de la terre. Le Psaume 22 fait écho à cette vision en parlant lui aussi de la table que le Seigneur dresse pour celui qu’il entoure de ses soins de berger. Dans l’Évangile, Jésus propose une parabole dont les accents durs ou même violents font peut-être oublier qu’elle parle d’un festin de noces. Enfin, même si Paul, dans sa lettre aux Philippiens, ne parle pas directement de banquet, sa manière de tout situer dans une perspective relationnelle où le don circule librement vient enrichir la réflexion.
Un festin sur la montagne de Dieu
Le prophète Isaïe s’adresse assurément à des gens qui subissent une situation éprouvante et dont l’espérance a besoin d’être ravivée. Les promesses du Seigneur qu’il leur transmet concernent, dans une perspective universaliste, l’ensemble des nations. Toutes sont invitées à se joindre au banquet apprêté par Dieu lui-même sur sa montagne, c’est-à-dire Sion (Jérusalem, v. 6). Le menu prévu vient renverser un certain ordre établi, car Dieu servira les viandes grasses qui lui sont habituellement réservées lors des sacrifices de communion (v. 6 ; voir Lévitique 3,3-4). Il s’engage de plus à essuyer les larmes, à effacer le deuil et l’humiliation et même à détruire la mort ! (v. 7-8). Faut-il comprendre cela comme une affirmation claire de la résurrection? Probablement pas ; cette croyance apparaît plus tardivement dans la Bible.
Ici, la mort peut désigner celle d’Israël en tant que peuple ou encore la mort spirituelle comme conséquence d’une rupture d’alliance. Ce texte décrit néanmoins l’aboutissement du projet de Dieu en termes de victoire sur la mort. En reprenant plusieurs figures du v. 8 et en les liant à la Jérusalem céleste, le livre de l’Apocalypse (Ap 21,4), qui place en son centre le Christ ressuscité, pratique une trouée définitive dans le mur de la mort. Cet éclairage chrétien sur la portée du texte d’Isaïe nous conduit à grossir le « nous » du v. 9 et à nous réjouir à l’avance du salut plein et entier apporté par le Seigneur. Oui, grandes réjouissances en vue sur la montagne de Dieu !
Rentrer à la maison
En arrière-plan, le Psaume 22 évoque la périlleuse transhumance des troupeaux au printemps. Bien des dangers guettaient les bergers et leurs bêtes : le manque d’eau ou de nourriture, les « ravins de la mort », c’est-à-dire les gorges étroites sujettes aux crues aussi soudaines que mortelles, les bandits et autres ennemis. Métaphoriquement, ce psaume évoque tous les passages de nos vies, avec leurs embûches et difficultés. Nous pouvons exprimer par ce psaume notre confiance d’être constamment accompagnés par un berger qui prend inlassablement soin de nous et nous conduit à bon port, à une table festive où il nous oindra du parfum de sa tendresse (v. 5). Pour le psalmiste, la « maison » (v. 6) représentait bien concrètement le Temple de Jérusalem. Pour nous, elle peut désigner le sanctuaire intérieur où nous rencontrons Dieu, la communauté où nous le célébrons et, ultimement, le Royaume céleste qui nous rassemblera dans un festin éternel.
La force des liens
Paul, de sa prison, met la touche finale à sa lettre à sa chère communauté de Philippes. S’il mentionne sa capacité à s’adapter à toutes les situations et à « vivre de peu » (v. 12), c’est surtout pour rappeler, une fois de plus, l’importance de son lien au Christ, celui en qui il peut tout parce qu’il lui « donne la force » (v. 13). Et il poursuit en exprimant aux Philippiens sa gratitude pour leur solidarité dans des moments de disette (v. 14). Paul apparaît ici intégré à un réseau relationnel qu’il a œuvré sans cesse à élargir. Dieu y occupe la première place, de sorte que Paul peut exprimer sa confiance (v. 19) qu’il prendra soin de ses destinataires. Aucune allusion ici, à un quelconque banquet ; néanmoins, le monde relationnel que cette figure évoque est bien présent.
Une parabole déroutante
Tout d’abord, une fausse piste à éviter : projeter sur Dieu le personnage du roi de la parabole. Cela conduirait à d’horribles contresens : un Dieu qui, entraîné par une incontrôlable colère, se livrerait à des actes d’une grande violence. La parabole, certes, nous instruit sur le Royaume des Cieux, mais autrement.
Jésus destine sa parabole aux grands prêtres et aux pharisiens qui lui sont de plus en plus hostiles. Malgré leur cœur et leurs oreilles rebelles, Jésus leur fait néanmoins encore une fois le don de sa parole ; il ne se résigne pas à les abandonner à leurs désirs désajustés. Par le moyen d’une petite histoire dans laquelle ils pourront se projeter, il vient éclairer leur attitude mortifère. La parabole montre et dénonce les deux voies sans issue qui, s’ils les empruntent, les excluront de ce Royaume des Cieux. Première voie : refuser une invitation inlassablement réitérée (v. 4-5). À l’instar des invités occupés à mille autres choses, le peuple élu, et en particulier ses élites religieuses et politiques, est souvent demeuré sourd aux interpellations des prophètes et les a même persécutés. Et maintenant, tout comme leurs pères et devanciers, les grands prêtres et les pharisiens rejettent à leur tour l’ultime envoyé de Dieu, son Fils (21,46 ; 22,15). La figure du roi agit alors comme un révélateur de la puissance de mort que recèle ce choix. Ce n’est pas Dieu qui fait périr les meurtriers et [incendie] leur ville (v. 7). Plutôt, ils s’autodétruisent eux-mêmes en choisissant un chemin de mort, loin du Royaume de vie.
La parabole montre ensuite comment l’invitation s’élargit à tout le monde, c’est-à-dire aux non-juifs (v. 9-10). Puis elle enchaîne avec la description d’une autre voie funeste : ne pas porter le vêtement de noces (v. 11-13). Les lecteurs et lectrices de la parabole ne manquent pas alors de réagir en jugeant injuste le sort réservé à ce pauvre homme recruté sur le bord du chemin. Être exclus pour une question de vêtement inadéquat, franchement ! Mais loin d’être un simple accessoire de mode, le vêtement, dans la Bible, représente la personne elle-même telle qu’elle a été façonnée par ses options fondamentales. Ainsi, comment le roi pourrait-il accueillir chez lui un invité dont tout l’être manifeste, jusque sur le seuil d’entrée, sa dissonance totale d’avec ce monde relationnel et festif qu’est le Royaume ? Ici, les figures de ténèbres, de pleurs et de grincements de dents servent simplement à illustrer ce qu’est le « dehors ». Avec un peu de chance, la puissance négative de ces images servira de repoussoir. Qui voudrait se retrouver là ? Encore une fois, le roi, porte dans le texte la fonction de révéler la portée catastrophique d’un mauvais choix dans lequel on s’obstine jusqu’au bout. Oui, jusqu’au bout, parce que le texte montre tout du même une ultime tentative du roi pour infléchir l’orientation de son invité sans habit de noces. Il l’interpelle par un « mon ami » dont il ne faut pas douter de la bienveillance, puis lui pose une question qui, s’il y répondait, serait un premier pas pour entrer dans la relation. Car la vocation de la parole, quand elle est bienveillante, est de créer du lien. Mais il demeure tragiquement muet.
Jésus fait suivre sa parabole d’une maxime qui, à partir du Moyen Âge, a fait trembler nombre de chrétiens et suscité une obsession pour la « bonne mort [1] » : Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (v. 14). Peut-être sommes-nous ébranlés, nous aussi, et gardons-nous l’impression que le Royaume est réservé à une élite dont nous ne faisons peut-être pas partie. Mais, quand on y regarde bien, dans la parabole une foule nombreuse et disparate, formée de bons et de mauvais, accède sans problème à la salle du banquet. Le « peu » représente en fait le rassemblement très nombreux de celles et ceux qui l’ont fait à l’un de ces plus petits de mes frères en qui le Fils de l’homme se reconnaît (Mt 25,40).
Conclusion
Le Royaume de Dieu, selon la parabole déployée par Jésus, n’est pas comparable à un banquet de noces, mais plutôt à un roi qui [célèbre] les noces de son fils (Mt 22,2). Cette précision recentre toute la réflexion qui précède sur celui qui invite et cherche par tous les moyens possibles à nous convaincre d’accepter son invitation. Quelle réponse lui donnerons-nous ? La balle est dans notre camp. Un « oui » distrait ne suffira pas ; en revanche, chaque geste de bonté, de justice et d’amour parlera pour nous.
Anne-Marie Chapleau, bibliste retraitée au Saguenay, était formatrice au diocèse de Chicoutimi.
[1] Jean Delumeau, Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident, XIIIe-XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1984, p. 325 ss.
Source : Le Feuillet biblique, no 2946. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
