(Amrulqays Maarof / Pixabay).

Quand la Bible nous scandalise

François DoyonFrançois Doyon | 18 mai 2026

Il y a des passages bibliques qu’on aimerait ne jamais avoir lus. Des textes qui résistent à toute tentative de les adoucir. Des textes devant lesquels l’explication devient vite suspecte, parce qu’elle risque de se transformer en justification.

Nombres 31,15-18 fait partie de ces textes. Après la guerre contre les Madianites, Moïse reproche aux chefs d’Israël d’avoir laissé vivre les femmes. Il ordonne alors de tuer les enfants mâles, de tuer les femmes ayant déjà connu un homme, et de ne garder en vie que les jeunes filles vierges, « qu’elles soient à vous ». Il est difficile de lire cela sans malaise. Il est même nécessaire de le lire avec malaise.

Car le texte ne parle pas seulement de violence. Il parle d’un massacre. Il parle d’enfants mis à mort. Il parle de femmes éliminées selon un critère sexuel. Il parle de jeunes filles vierges intégrées au butin des vainqueurs. Même si le texte ne dit pas explicitement « esclaves sexuelles », il serait naïf de faire comme si cette possibilité n’était pas inscrite dans la logique de domination qui traverse la scène. Ces jeunes filles sont livrées au pouvoir des hommes victorieux. Elles sont, littéralement, gardées « pour eux ».

Alors la question surgit, brutale : comment un tel texte peut-il faire partie de la parole de Dieu?

La réponse la plus facile consisterait à dire : « C’était une autre époque. » Mais cette réponse est trop courte. Bien sûr, le monde biblique n’est pas le nôtre. Il connaît la guerre tribale, le patriarcat, l’esclavage, la capture des femmes, la violence rituelle, la vengeance sacrée. Mais constater la distance historique ne suffit pas. L’éloignement culturel explique le texte ; il ne le rend pas moralement acceptable.

Une autre réponse consisterait à dire que la Bible ne prescrit pas toujours ce qu’elle raconte. C’est vrai. La Bible contient des meurtres, des viols, des trahisons, des mensonges, des violences familiales, des abus de pouvoir. Tout ce qui se trouve dans la Bible n’est pas automatiquement proposé comme modèle. Mais ici encore, la difficulté demeure, car le passage ne se contente pas de raconter une atrocité : il place l’ordre violent dans la bouche de Moïse, figure fondatrice de la tradition d’Israël.

Il faut donc aller plus loin.

Peut-être faut-il accepter que la Bible ne nous donne pas toujours une parole divine à l’état pur, comme si elle descendait du ciel sans passer par l’histoire. La Bible est parole de Dieu dans des paroles humaines. Elle est révélation, mais une révélation portée par des langues, des cultures, des institutions, des peurs, des conflits et des imaginaires religieux. Elle traverse l’histoire humaine, et cette histoire est aussi une histoire de violence.

Cela ne diminue pas le scandale. Au contraire, cela le rend plus sérieux. Car il ne s’agit plus de sauver le texte à tout prix. Il s’agit de reconnaître que certains textes bibliques témoignent aussi de ce que des communautés humaines ont pu attribuer à Dieu : leurs guerres, leurs exclusions, leurs logiques de pureté, leurs fantasmes de domination.

Dire cela n’est pas rejeter la Bible. C’est refuser de la lire naïvement.

Une lecture chrétienne ne peut pas mettre Nombres 31 et l’Évangile sur le même plan, comme si tous les textes bibliques avaient exactement la même fonction, la même autorité et la même portée morale. Pour le christianisme, le centre de gravité de l’Écriture n’est pas le massacre des ennemis, mais le Christ crucifié. Or le Crucifié ne révèle pas un Dieu qui se tient du côté des vainqueurs lorsqu’ils disposent du corps des vaincus. Il révèle un Dieu identifié à la victime humiliée, exposée, violentée.

C’est là que le texte de Nombres devient, paradoxalement, un texte à lire contre lui-même. Non pas pour l’effacer, mais pour le laisser être jugé par ce que la Bible elle-même finit par mettre au centre : la dignité de la victime, le refus de la vengeance, la dénonciation de la violence sacrée.

La Bible contient donc des textes dangereux. Et il faut les nommer comme tels. Dangereux, parce qu’ils peuvent être utilisés pour justifier l’injustifiable. Dangereux, parce qu’ils rappellent que le religieux peut sacraliser la violence. Dangereux, surtout, parce qu’ils nous obligent à poser une question que les croyants préfèrent parfois éviter : quand nous disons « Dieu », parlons-nous vraiment de Dieu, ou projetons-nous sur lui nos propres violences?

Nombres 31 fait partie de la Bible, mais il ne peut pas devenir une norme chrétienne. Il appartient à l’Écriture comme la mémoire d’une violence religieuse que la foi doit aujourd’hui regarder en face. Ce texte ne demande pas à être défendu. Il demande à être traversé avec lucidité.

Il nous apprend peut-être ceci : la parole de Dieu ne se laisse pas toujours entendre dans la voix qui ordonne, surtout lorsque cette voix commande le massacre. Elle peut aussi se faire entendre dans le scandale que le texte provoque en nous, dans le refus intérieur de confondre Dieu avec la brutalité des vainqueurs, dans l’exigence de relire toute l’Écriture depuis les corps humiliés.

C’est pourquoi il ne faut pas cacher ces passages. Il faut les lire. Lentement. Honnêtement. Sans les neutraliser. Sans les excuser.

Car une Bible qui contient de tels textes nous interdit la foi confortable. Elle nous oblige à choisir notre manière de lire. Et, pour un chrétien, ce choix ne peut se faire qu’au pied de la croix : là où Dieu n’apparaît pas sous les traits du guerrier victorieux, mais sous ceux d’un homme nu, supplicié, livré à la violence des puissants.

François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).

Curieuse Bible

Curieuse Bible

La Bible comporte beaucoup d’éléments insolites, de passages obscurs, de détails cocasses. Il s’agit d’éléments parfois secondaires, mais qui font partie intégrante de la Bible et qui contribuent à sa richesse. Au fil des ans, plusieurs chroniqueurs se sont succéder pour présenter quelques-unes de ces curiosités de la Bible.