La résurrection de Lazare. Henry Ossawa Tanner, 1896.
Huile sur toile, 90,7 x 120,5 cm. Musée d’Orsay, Paris (Wikipédia).

Une vie qui perdure

Rodolfo Felices LunaRodolfo Felices Luna | 5e dimanche du Carême (A) – 22 mars 2026

La mort de Lazare et sa sortie du tombeau : Jean 11, 1-45
Les lectures : Ézéchiel 37, 12-14 ; Psaume 129 (130) ; Romains 8, 8-11
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

Le commentaire qui suit porte sur l’Évangile de ce dimanche. Mais vous pouvez poursuivre votre lecture avec le commentaire des autres textes en suivant ce lien.

Tout ce qui naît est destiné à mourir un jour. Vivre est recevoir, croître, porter fruit, puis diminuer et offrir ce qui reste de nous à la génération suivante. Mourir est nécessaire, vital même. Un monde d’où la mort serait absente condamnerait la vie future à ne jamais avoir lieu. Mourir en paix est d’abord consentir à faire de la place à autrui. Combien il nous en coûte! Laisser aller nos êtres chers n’est pas plus facile non plus. Nous sommes attachés, liés les uns aux autres par des liens d’affection. Nous existons grâce aux autres et nous tissons nos vies ensemble : délier et laisser aller l’un ou l’autre des fils nous plonge dans le deuil. Nous aspirons à des retrouvailles, à une vie qui continue de se tisser, qui embrasse Dieu même.

Les nouvelles

Les mauvaises nouvelles n’arrivent jamais au bon moment. Elles interrompent, contrarient et compliquent le cours normal de nos vies. Nous nous en passerions volontiers. Cependant, notre marge de liberté s’exerce précisément dans comment nous choisissons de faire face aux situations qui se présentent. Jésus et ses disciples venaient de quitter la Judée pour échapper à la colère montante de ceux qui refusaient son message et sa façon d’agir (Jean 10,31.39-40). Ils profitent d’un répit de l’autre côté du Jourdain et voilà que les mauvaises nouvelles arrivent : Lazare est malade, il faudrait revenir.

Jésus s’attarde encore deux jours avant d’emprunter le chemin vers Béthanie avec ses disciples. Ce retard surprend, puisque Jésus aime autant Lazare que ses deux sœurs, Marthe et Marie (Jn 11,5). Jésus est confiant que la maladie de Lazare n’aura pas de fin tragique (Jn 11,4), tandis que ses disciples se préoccupent de risquer leur propre vie en revenant en Judée (Jn 11,8.16). Le choix de Jésus de rester encore un peu au début est lourd de conséquences, tout comme son choix d’y aller quand-même après deux jours. Jésus est prêt à vivre avec les deux conséquences : devoir réveiller Lazare, puis se faire arrêter pour cela et déposer sa propre vie.

Les reproches

À son arrivée en Béthanie, Jésus essuie des reproches, de la part des deux sœurs et de la foule qui les accompagne dans leur deuil : Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort (Jn 11,21.32b) ; Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir? (Jn 11,17). La douleur nous pousse à chercher une cause, un coupable. Nous nous acharnons parfois sur ceux et celles qui nous aiment le plus, comme si nous savions dans notre for intérieur qu’ils étaient capables d’en prendre, comme si nous comptions sur leur support malgré nos reproches. La peine vécue par ses amies ne laisse pas Jésus indifférent : il est bouleversé, il pleure, il est ému (Jn 11,33.35.38a).

Cependant, rester en colère face à l’inévitable nous fige et nous empêche d’avancer. Tant et aussi longtemps que nous sommes « attachés » à notre indignation, à notre sentiment de révolte, nous demeurons nous-mêmes liés par des bandelettes, dans nos propres tombeaux. Vivre exige de nous que nous laissions aller et que nous fassions quelques pas pour sortir de l’espace clos où nous nous sommes enfermés.

La confiance

Heureusement, les deux sœurs font toujours confiance à Jésus, malgré leur déception. Collés aux reproches viennent les mots qui expriment leur foi : Mais je sais que, maintenant encore, Dieu t’accordera tout ce que tu lui demanderas (Jn 11,22). Jésus questionne et pousse Marthe à la limite de ses convictions. En dépit de sa peine, Marthe croit que son frère ressuscitera au dernier jour, qu’à la fin de l’aventure humaine elle le retrouvera, lorsque Dieu relèvera les morts (Jn 11,24). En soi, c’est une belle espérance, qui mérite qu’on s’y attarde un peu.

Cette espérance juive d’une résurrection collective au dernier jour choisi par Dieu exprime la foi que nulle vie n’est isolée, futile, passagère ou sans importance. Nous existons grâce aux autres, avec les autres, et nous aspirons à les revoir tous. Quel plaisir y aurait-il à vivre une éternité sans les gens que nous aimons? Une vie pleine ne saurait se passer de personne. Sans faire la vérité sur le passé et se réconcilier les uns aux autres, il manquerait toujours quelque chose à notre bonheur, il manquerait toujours quelqu’un…

Marthe se console avec cette belle espérance des retrouvailles avec son frère au grand jour de Dieu. Jésus la pousse au-delà de cette limite, que ses croyances lui ont imposée. Il l’invite à conjuguer le verbe vivre au présent, à considérer une autre façon d’être qui lui permette la rencontre au présent, au-delà de la barrière de la mort :

Moi, je suis la résurrection et la vie.
Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ;
et tout homme qui vit et croit en moi ne mourra jamais.
Crois-tu cela?
(Jn 11,25-26).

Il s’agit d’un saut qualitatif, plus dur à faire : pouvons-nous vivre nos pertes autrement, comme un gain de vie au présent? Jésus s’offre à Marthe, Marie et nous, comme le vrai lien entre nous, celui en qui nous pouvons vivre nos relations autrement, dans la grâce toujours vivifiante de Dieu. En nous liant à Jésus dans l’acte de foi, nous retrouvons en lui tout ce que nous perdons hors de lui. Nous pouvons délier et laisser aller les Lazare dans nos vies (Jn 11,44), nous les retrouvons dans le plus intime de notre communion avec le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde (Jn 11,27) et qui s’offre à mourir pour la vie du monde (Jn 6,51). En donnant sa vie et en la reprenant après, il détruit l’ultime barrière qui nous sépare des autres et de Dieu (Jn 10,17-18). En lui, il nous offre de perdurer, de prendre part à la vie divine, dès maintenant.

La grotte, la pierre et les bandelettes

Lazare se décompose déjà dans une grotte, le corps lié par des bandelettes et le tout à l’abri des regards grâce à une pierre. Jésus demande à ce qu’on roule la pierre, pour arrêter et renverser le processus. Cela prend la foi de toute la famille pour y acquiescer. Celui qu’on croyait perdu est retrouvé grâce à la parole du Seigneur de la vie. Aussi spectaculaire que cela paraisse, il reste que Lazare y retournera un jour, dans sa grotte scellée par une pierre, lié à nouveau par des bandelettes. Les grands prêtres décident déjà de sa mort (Jn 12,10-11) presqu’aussitôt qu’ils décident de celle de Jésus (Jn 11,45-53). Nul n’échappe à la mort, cela fait partie de la vie.

Cependant, le temps d’un séjour terrestre, les amis de Béthanie ont appris à vivre autrement, en côtoyant de près la mort. En dépit des menaces et du réel danger qui pend sur eux, ils célèbrent six jours avant la Pâque, à Béthanie, et la foule revient les voir tous (Jn 12,1-2.9-10). À cette occasion, Marie verse un parfum de grand prix sur les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux (Jn 12,2-3). La riche senteur du parfum envahit la maison et Jésus interprète le geste comme une onction mortuaire à son égard (Jn 12,7-8). Jésus délivre Lazare de son tombeau pour se livrer lui-même, selon la volonté de Dieu. Celui qui quittera son propre tombeau, laissant ses bandelettes derrière (Jn 20,5-7), les emportera tous un jour vers la maisonnée du Père (Jn 14,2-3 ; 20,17). Mais ils vivent à présent, libérés de la crainte, des reproches, et ils fêtent leur retour à la vie.

Rodolfo Felices Luna est professeur à l’Oblate School of Theology (San Antonio, Texas).

Source : Le Feuillet biblique, no 2926. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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