
Jésus devant Pilate. Le Tintoret, entre 1566 et 1567.
Huile sur toile, 515 x 380 cm. Scuola Grande de San Rocco (Wikipédia).
Jésus condamné à mort
Odette Mainville | dimanche des rameaux et de la Passion (A) – 29 mars 2026
La passion : Matthieu 26, 14 – 27, 66
Les lectures : Isaïe 50, 4-7 ; Psaume 21 (22) ; Philippiens 2, 6-11
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.Le commentaire qui suit porte sur l’Évangile de ce dimanche. Mais vous pouvez poursuivre votre lecture avec le commentaire des autres textes en suivant ce lien.
L’Évangile de Matthieu présente le récit de la fin tragique de la mission terrestre de Jésus (27,11-54). Après quelques décennies d’une vie discrète, vers l’âge de trente ans, Jésus s’était alors engagé sur la scène publique, amorçant un parcours missionnaire qui le conduira effectivement à sa condamnation à mort.
Jésus étant juif, c’est dans le cadre de la tradition juive qu’il enracine tout naturellement sa mission. Bien qu’il le fasse en toute fidélité à l’inspiration divine qui est à l’origine du judaïsme, ce sont les autorités religieuses juives qui réclameront sa mort. Quels sont donc les motifs qui les incitent à le faire? Pourquoi ont-elles recouru à Pilate, représentant de l’autorité romaine, pour en obtenir l’autorisation? Comment se dérouleront les étapes du procès qui aboutira à sa crucifixion? Quel signe particulièrement significatif marque le moment de sa mort? Comment se traduira le jugement de Dieu face à cette mise à mort?
Le contexte de la prédication de Jésus
Pilate savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus, lit-on en Mt 27,18. Si les autorités juives ont développé un tel sentiment de jalousie à son endroit, on peut déjà deviner qu’à travers l’exercice de son ministère, Jésus s’était attiré la sympathie des petites gens auxquels il s’adressait, au détriment de l’allégeance qu’ils devaient d’abord aux autorités religieuses en devoir.
Jésus guérit les malades, délivre de leurs souffrances ceux et celles qui l’implorent, se porte au secours de tous ceux et celles qui vont à lui, et cela, sans distinction de race ou d’origine ethnique. Il suffit de signaler, à titre d’exemple, l’accueil qu’il réserve à la Cananéenne ou à la Samaritaine. Les foules se rassemblent donc autour de lui (Mt 8,18) et sa renommée se répand à travers tout le pays, dépassant même ses frontières (Mt 4,23-25). Les chefs religieux l’interrogent alors sur ce qu’ils considèrent comme non-respect de la tradition juive. Des scribes et des pharisiens l’interpellent à cet effet : « Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens. » (Mt 15,1-2)
Une longue invective contre eux [1] démontrera qu’ils en sont eux-mêmes les transgresseurs. Jésus leur reproche effectivement d’imposer de lourds fardeaux aux petites gens (23,1), d’être hypocrites, de négliger la justice, la miséricorde et la fidélité (23,23). On comprend alors aisément que les valeurs préconisées par Jésus, tout en se faisant libératrices des pauvres, minent l’autorité des dirigeants religieux, grands prêtres, scribes et pharisiens. Cette perte de contrôle leur devient intolérable. Ils se doivent de briser l’ascendant de Jésus à l’endroit du peuple sous leur gouverne. Ils ne voient d’autres issues que d’obtenir sa condamnation à mort.
Jésus devant Pilate
Le peuple juif est sous le joug de l’Empereur romain, dont Pilate en est le représentant en Palestine. Ce dernier permet tout de même aux dirigeants religieux juifs d’assumer l’exercice d’une certaine autorité à l’égard du peuple. Il ne leur est cependant pas permis d’infliger la peine de mort. Ils devront, en conséquence, obtenir l’autorisation de Pilate pour que Jésus soit exécuté. À cet effet, l’extrait de l’Évangile de Matthieu présente une description détaillée de sa comparution devant lui (27,11-26).
De toute évidence, Pilate éprouve un malaise au sujet de la requête des autorités juives relativement à la condamnation à mort de Jésus. Il sait que leurs accusations relèvent de la jalousie, laquelle témoigne, par la même occasion, de leur perte d’influence auprès du peuple. Il va donc recourir, en faveur de Jésus, à une mesure coutumière à l’occasion de la fête de Pâque, soit celle de libérer un condamné. Il s’adresse alors en ces termes aux gens suivant le cortège, excités par les pressions des autorités religieuses : Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas? Ou Jésus, appelé le Christ? (…) Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. On comprend que c’est par pure lâcheté que Pilate s’en remet à la volonté du peuple en livrant Jésus, tout en sachant pertinemment qu’il n’est coupable de rien. Le geste de s’en laver les mains devant les accusateurs en témoigne clairement. Jésus devra donc subir un procès, dont le verdict est fixé à l’avance.
Un simulacre de procès
Ceux-là chargés de mener à terme les ordres des autorités religieuses relativement à l’exécution de Jésus ne s’en tiendront pas à la stricte ordonnance de le crucifier ; au contraire, ils prendront un sadique plaisir à le soumettre à d’ignobles humiliations. Dans des gestes de dérision, ils le dépouilleront de ses vêtements pour le revêtir d’un manteau rouge, imitant la vêture royale, imitation appuyée par le fait de lui poser une couronne d’épine sur la tête. Leur volonté de concrétiser l’humiliation de ses soi-disant prétentions à la royauté devient une évidence lorsque, après avoir procédé à la crucifixion, ils s’agenouillaient devant lui en disant : Salut roi des Juifs! Une dérision qui atteint son comble quand on affiche au haut de la croix cette inscription abrégée, INRI, signifiant JÉSUS DE NAZARETH, ROI DES JUIFS.
Les paroles de Jésus précédant immédiatement sa mort pourraient porter à confusion : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Jésus meurt-il vraiment dans le désespoir, dans la déréliction? Les paroles qu’on lui prête sont plutôt celles tirées du Psaume 22, lequel se termine par une prière de confiance adressée à Yahvé (v. 28) : Tous les peuples lointains se souviendront et reviendront vers Yahvé ; toutes les familles des nations se prosterneront devant lui.
La mort de Jésus marqué de signes évocateurs
Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. On sait que le sanctuaire, autre façon de désigner le temple, s’avère le lieu sacré auquel n’a accès que le peuple juif. Le rideau qui le referme illustre la façon dont il doit être préservé de la présence et même du regard des impies. Selon la perspective juive, les impies sont tous ceux qui n’appartiennent pas à la race juive. Or, le rideau qui, désormais, se déchire depuis le haut jusqu’en bas peut symboliser cette ouverture à tous les peuples de la terre, dans la foulée de la vie, de la mission et de la mort de Jésus. Les autres signes énumérés par le texte de Matthieu vont dans le même sens. Les paroles du centurion et de ceux qui le gardaient témoignent d’une telle prise de conscience : « Vraiment, celui-ci était le Fils de Dieu ». La résurrection de Jésus confirmera cette interprétation, puisque ce geste de le ramener à la vie se veut le signe de l’approbation intégrale par Dieu de tout ce que Jésus a accompli au fil de sa mission. Sa vie, ses options, ses paroles sont effectivement marquées du sceau de cette approbation de Dieu, qui présente Jésus comme Sauveur universel.
Conclusion
Ce long récit des derniers moments de la vie terrestre de Jésus contient implicitement les grands traits de ce qu’a été son passage en ce monde. Il a accordé sa préférence aux malmenés de son peuple, dénonçant par la même occasion les autorités religieuses jugées responsables des injustes traitements. Le récit se conclut sur cette ouverture au monde ‘païen’, qui se poursuivra au fil de l’expansion du christianisme à travers l’Empire romain.
Odette Mainville est auteure et professeure honoraire de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.
[1] L’ensemble du chapitre Mt 23 défile les dénonciations et les reproches de Jésus à l’égard de la conduite des autorités religieuses.
Source : Feuillet biblique 2927. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
