On tente de réconforter Job. William Blake, 1805.
Plume et encre noire, lavis gris et aquarelle, sur traces de mine de plomb. The Morgan Library, New York (Wikipédia).

6. Les derniers chapitres des dialogues

Hervé TremblayHervé Tremblay | 24 juin 2024

Connaître le livre de Job est une série d’articles où Hervé Tremblay nous introduit à un genre littéraire singulier et à une œuvre qui se démarque dans la grande bibliothèque qu’est la Bible.

Nous terminons le commentaire du cycle des dialogues du livre de Job avec leurs derniers chapitres (Jb 28–31), avant l’entrée en scène inattendue d’Élihu, dont nous reparlerons dans le prochain texte. Ces derniers chapitres constituent deux unités :

  • Le poème sur la sagesse introuvable (Jb 28) dont la fonction dans l’ensemble du livre n’est pas claire.
  • La dernière apologie de Job (Jb 29–31) qui fait le pendant du monologue initial du chapitre 3 et qui, avec lui, encadre les dialogues.

La sagesse introuvable (Jb 28)

On peut lire dans plusieurs traductions ou commentaires bibliques que Jb 28 est une addition tardive parce que ce texte n’a aucun rapport avec le livre. Mais il faut résister à un jugement si rapide et facile en apparence, car il y a d’autres livres bibliques qui contiennent des textes sapientiaux ou des poèmes n’ayant, semble-t-il, aucun rapport avec leur contexte immédiat, par exemple le cantique de Jonas (Jon 2) ou le cantique d’Anne (1 S 2).

Le poème sur la sagesse est anonyme et commence un peu abruptement, alors que les autres chapitres commençaient tous par : « Job / Éliphaz / Bildad / Çophar prit la parole et dit ». Il n’est pas certain qu’on puisse ou doive le mettre dans la bouche de Job. On pourrait penser que celui qui parle au chapitre précédent continue son discours. En 27,1 il s’agit de Job, mais Jb 27 fait partie du troisième cycle corrompu ou mal transmis dont l’attribution est incertaine et dont nous avons déjà parlé précédemment. On ne sait donc pas qui parle en Jb 28.
 
Ce qui complique encore la situation, c’est que Jb 28 présente une notion de la sagesse qui n’est pas celle de Job ni de ses amis mais qui a des affinités avec le discours que Dieu va prononcer en Jb 38–42. Est-ce que la fonction de Jb 28 serait de le préparer ou de l’anticiper? Si oui, pour quelle raison?

La présence d’une même question aux v. 12 et 20 (« Mais la sagesse, où la trouver? Où réside l’intelligence? ») permet de diviser le chapitre en trois sections :

1. Jb 28,1-11 L’habileté des humains qui ont su arracher à la terre ses richesses minérales. Acquérir les choses rares et précieuses de ce monde a toujours demandé de l’inventivité et beaucoup de travail. On sait que l’extraction des minerais de fer et de cuivre, l’agriculture, l’exploitation des gisements de pierres précieuses, les terrassements, la construction de canaux et les travaux d’irrigation ont été des réalisations remarquables de l’antiquité dont les humains avaient le droit d’être fiers. Cela ne paraît pas très impressionnant pour nous au 21e siècle, mais il faut se replacer dans le contexte de l’antiquité. Il reste que les humains, tout habiles qu’ils soient, sont incapables de découvrir la sagesse.

2. Jb 28,12-19 La sagesse est introuvable (v. 12-14) et n’a pas de prix (v. 15-19). Les sages des livres sapientiaux invitent sans cesse à chercher et à acquérir la sagesse et l’intelligence comme des biens précieux (cf. Pr 3,13-15 ; 8,11; 20,15). Pour eux, cette recherche peut être couronnée de succès, mais pas pour Jb 28, pour qui la sagesse est introuvable, même par le travail ou l’ingéniosité humaine.

3. Jb 28,20-27 Or, cette sagesse inaccessible aux vivants (v. 21) comme aux morts (v. 22) est bien connue de Dieu (v. 23) au moment de la création (v. 24-26). La sagesse dépasse les humains ; aussi, nécessite-t-elle une révélation de Dieu (v. 27). Il faut remarquer ici encore le thème de la création qui a servi d’argumentaire principal entre Job et ses amis et qui servira encore à Dieu dans ses discours finaux. Le rapprochement entre la sagesse et la création se trouve aussi dans d’autres chapitres sur la sagesse, surtout Pr 8.

Le dernier verset de ce chapitre est significatif : « Puis il dit à l’homme : La crainte du Seigneur, voilà la sagesse ; fuir le mal, voilà l’intelligence » qui reprend presque textuellement la présentation de Job (Jb 1,1). Qu’est-ce que cela signifie? On peut comprendre que cette sagesse de Dieu restera toujours au-delà de l’atteinte humaine mais que Dieu peut la révéler à ceux qui le craignent et s’écartent du mal. Cela nous amène à des réflexions finales.

Jb 28 dans le livre de Job

Soit on accepte la possibilité d’une addition tardive qui n’a pas de rapport avec le livre, soit on essaie de lire Jb 28 dans la logique narrative du livre en l’attribuant à Job. Dans les deux cas, il n’est pas facile de dire pourquoi ce chapitre se trouve à l’endroit précis où il est dans le livre et quelle est sa fonction. Nous pouvons proposer une lecture qui met ce discours dans la bouche de Job dans le contexte de son expérience, mais cette lecture n’a rien de certain.

Jb 28 a démontré que, même si l’humain explore tout, il ne peut pas découvrir la sagesse. Ce chapitre cherche peut-être à détruire la prétention de vouloir tout expliquer. Il suggère que le mystère de la souffrance est au-delà des arguments. Rien jusqu’à maintenant n’a réussi à apaiser Job parce qu’il reste au niveau des idées et des arguments. D’un côté, Job sait bien qu’il ne mérite pas la condamnation de la froide théologie de la rétribution, mais, d’un autre côté, il ne peut pas expliquer ce qui lui arrive parce que cela n’aurait pas dû lui arriver. Job se dit persuadé que Dieu, lui, comprend (v. 23). Il est possible que Job pense que cette sagesse divine devrait être révélée aux personnes qui craignent Dieu et s’écartent du mal, restant du coup dans la logique de la rétribution. Si cette lecture est exacte, le voilà enchaîné dans un cercle vicieux dont il n’arrive pas à se sortir : se conduire selon la loi de Dieu pour gagner sa faveur et acquérir la sagesse, c’est-à-dire comprendre ce qui lui arrive. La réalité a mis ses idées en pièces et Job n’en a pas d’autres pour les remplacer. Il n’est donc pas étonnant que Job sombre dans la déprime aux chapitres 29 à 31, jusqu’à ce que Dieu vienne briser ce cercle vicieux.

La dernière apologie de Job (Jb 29–31)

Après tant de paroles, après un si long dialogue de sourds, après un échec de communication si retentissant, que reste-t-il encore à dire? Job rassemble les forces qui lui restent pour une dernière autojustification et même pour un dernier défi. Telle la fameuse scène du film de 1939 Autant en emporte le vent (Gone with the wind) dans laquelle Scarlett lève le poing au ciel pour prêter serment à Dieu, alors que le soleil se couche dans une musique assourdissante ; Job aussi lève son poing vers le ciel pour jurer qu’il n’a pas menti et pour confirmer tout ce qu’il a dit : « Je persiste et signe » (cf. Jb 31,35-36). Job va mourir, certes, mais il va mourir honnête et droit, la conscience en paix. Il n’a plus rien à perdre ; il faut faire la vérité. Un mourant ne ment pas. C’est pourquoi cette dernière prise de parole de Job est si dramatique.

Ces trois chapitres correspondent à trois moments de la vie de Job :

1. Jb 29 et le passé : souvenir du bonheur d’autrefois

Dans la logique du principe de rétribution traditionnel, Job fait la liste des bienfaits de sa vie passée :

  • Son bonheur basé sur l’amitié avec Dieu (v. 1-5).
  • Les joies de la famille, le bien-être matériel (v. 5-6).
  • L’estime dont il était entouré (v. 7-11).
  • Sa justice pratiquée dans ses œuvres (v. 12-17). Job sauvait le pauvre et l’orphelin, accompagnait le mourant et rendait la joie à la veuve, il était les yeux de l’aveugle et les pieds de l’infirme, un père pour l’indigent, un adversaire de l’injustice.
  • Ensuite, Job fait part de son espérance passée. Job souhaitait mourir chez lui, entouré des siens, au terme d’une longue vie, comme un arbre majestueux. Il désirait garder sa dignité (« ma gloire ») et sa jeunesse (v. 18-20).  
  • Il revient en arrière en évoquant le bon jugement et le leadership que les autres lui reconnaissaient (v. 21-23). Malgré cela, Job savait « s’abaisser » vers les autres (v. 24). Il était un exemple vivant de la véritable autorité (« comme un roi » v. 25). Les gens se soumettaient à lui, comme envers un véritable ancien.

2. Jb 30 et le présent : souffrances et solitude

Par contraste avec le chapitre 29 tourné vers le passé, nous trouvons ici trois fois l’expression « et maintenant » (v. 1.9.16) qui divise le chapitre et en donne le ton :

  • Job décrit les gens de la populace qui aujourd’hui l’insultent (v. 1-8).
  • Il parle de leurs moqueries blessantes (v. 9-15), rendues possibles parce que Dieu l’a abandonné (v. 11). Job supporte difficilement le mépris des gangs de délinquants désœuvrés et voleurs. Il voit les autres se détourner de lui et lui cracher au visage. Pour la dernière fois, il mentionne la terreur qui le tient. « Mon bien-être a disparu comme un nuage » (v. 15). Au moment de mourir, Job est totalement déprimé.

Puis, une dernière fois, Job décrit encore ses souffrances physiques et spirituelles (v. 16-31) :

  • Job reprend ici ce qu’il a affirmé à maintes reprises dans ses précédents discours. Les douleurs lui causent des nuits sans sommeil et l’insomnie lui rend la souffrance encore plus insupportable (v. 17).
  • Il évoque la violence de Dieu à son égard, qui l’a jeté dans la boue (v. 18-19).
  • Il a beau implorer Dieu, seul le silence lui répond. Il a l’impression que Dieu a changé à son égard. Job évoque encore le conflit des images de Dieu dans sa dernière plainte en « tu » (v. 20-23).
  • Comme à la fin du chapitre précédent, Job évoque son espoir déçu (v. 26).
  • Les peines morales et les souffrances physiques s’additionnent (v. 27).
  • Il est triste et sombre et sa peau est noircie (v. 28.30).
  • Il gémit comme les animaux sauvages (v. 29) et ne chante plus que des chants de deuil (v. 31).

3. Jb 31 et l’avenir incertain : ultime justification et dernier défi

Ce chapitre se présente sous la forme d’un serment d’innocence. Job utilise la formule traditionnelle : « Que tel ou tel malheur m’arrive si j’ai commis tel mal ». On pourrait penser que la description élogieuse qu’il fait de lui-même manque de réalisme ou d’humilité, mais elle se comprend dans le contexte ancien selon lequel un humain pouvait se croire juste devant Dieu parce qu’il avait accompli tous ses commandements.

Grâce à une série de deux ou trois « si » (v. 19-21 ; 24-25 ; 38-39), ce chapitre présente des comportements répréhensibles dont Job se dit innocent. Job démontre sa justice par la négative, par ce qu’il n’a pas fait. S’il fait référence à des comportements correspondant à un système de valeurs traditionnelles, il est remarquable que ces comportements soient envers les autres alors que rien n’est dit de la piété envers Dieu ou du culte.

Le chapitre commence par une série de questions rhétoriques (v. 1b-4), suivies d’énoncés généraux avec l’exemple classique du chemin (v. 5-8). Il est divisé en trois parties.

Vie exemplaire de Job (31,1-12)

La vie de Job est exemplaire : il est marié, ne porte pas de regard de désir vers une jeune fille (v. 1), mène ses affaires dans l’honnêteté (v. 5), refuse toute convoitise (v. 7) et s’éloigne particulièrement de l’adultère (v. 9-12). Job se sait à nu sous le regard de Dieu, devant qui nul ne peut tricher (v. 4-6). L’examen intérieur auquel il se livre est remarquable : il ne se contente pas de bien agir, il examine aussi son regard, ses pensées, ses motifs (v. 7.9.27).

Attitude de Job envers les autres (31,13-23)

Peut-être en réponse aux fausses accusations d’Éliphaz dans son dernier discours (22,5-9), Job décrit ensuite ce que nous appellerions aujourd’hui l’aide humanitaire qu’il a apportée. Job « a reconnu le droit de ses serviteurs » (v. 13-15), il est venu en aide aux pauvres, aux veuves ou aux orphelins (v. 16-23). Qui plus est, il affirme l’égalité foncière de tous les humains (v. 15). Tout cela est très étonnant pour cette époque! De plus, Job n’a pas profité de sa situation pour faire preuve de « copinage » en utilisant les appuis qu’il avait parmi les juges de la ville (v. 21). Sa motivation n’était pas d’acquérir du prestige, mais son respect et sa crainte du jugement de Dieu (v. 23).

Intégrité et générosité (v. 24-34)

Job était riche, mais il affirme qu’il n’était pas attaché aux richesses et qu’il n’avait pas mis sa confiance en elles. Job se défend particulièrement de l’attrait pour la lune qui équivaut à l’attrait des richesses (v. 24-28). Il ne s’est pas réjoui du malheur de ses ennemis et n’a même pas demandé à Dieu d’être vengé (v. 29-30). Il a été accueillant sans attendre quoi que ce soit en retour (v. 31-32). Il faut se rappeler que l’honneur était primordial dans les sociétés de l’antiquité. Or, l’honnêteté de Job est si grande qu’il admet des fautes possibles sans craindre le regard des autres, et en particulier « la rumeur publique » (v. 33-34).

Proclamation finale (v. 35-40)

Après une introspection aussi totale et absolue, Job s’estime innocent de ce dont on l’accuse. Quant à un éventuel acte d’accusation, il n’en a pas peur. Au contraire, il le signe et le portera fièrement au tribunal. Là, il en appelle à Dieu, espérant de nouveau une mystérieuse intervention (v. 35-37). Ni ceux qui l’accusent, ni Dieu dont il attend la réponse, ni la terre qui l’a vu vivre et qui a été le témoin de son intégrité, rien ni personne ne pourra le condamner pour expliquer sa souffrance (v. 38-40). Ce sont là les dernières paroles de Job, comme le souligne la note rédactionnelle qui termine ces chapitres et toute la partie des dialogues (v. 40c).  

Les derniers versets du chapitre 31 (v. 38-40a) ne semblent pas à leur place. En effet, ces versets continuent la justification de Job et gâchent un peu le punch du dernier défi des v. 35-37. Si la TOB suit la Bible hébraïque et ne touche pas à la séquence des versets, la Bible de Jérusalem les déplace entre le v. 15 et le v. 16 où ils semblent mieux en contexte.

Le sens de la dernière apologie de Job

Même si les affirmations de Job sont sincères, il reste qu’elles sont impuissantes à lui donner la paix. Job ne nie pas la rétribution terrestre, il ne l’a jamais fait, bien au contraire. Mais comme il n’a justement rien fait de mal et s’est toujours proclamé innocent, il est certain que la récompense ne saurait manquer. Cependant, comme elle ne semble pas arriver en cette vie, elle viendra dans l’autre d’une manière imprécise, ce qui renvoie aux textes d’espérance dont nous avons parlé la fois passée.

Mais ici Job se trompe : il croit que c’est sa piété qui lui permet de s’attendre à la fin de ses malheurs et à sa récompense. Comme une machine distributrice où on a mis quelques pièces de monnaie pour acheter un chocolat ou un gâteau, c’est le comportement du croyant qui déciderait de son sort. Dieu est considéré ici comme cette machine qui réagit automatiquement à ce qui a été commandé. C’est justement cela le problème : Job se dit juste, Job n’a pas besoin de salut, il n’a pas besoin de Dieu. Il regarde Dieu d’égal à égal et lui dit : « Tu me dois le salut puisque j’ai accompli la loi totalement et parfaitement ».

On ne peut pas ne pas vibrer à la sincérité de Job et à son introspection, mais il reste que, dans ces chapitres, Job est et reste centré sur lui-même. Décrivant longuement son passé qu’il regrette, Job n’a plus que lui comme horizon : plus de cinquante fois se trouvent les mots « je », « me », « moi ». Job a l’impression que sa crainte de Dieu ne donne rien ou ne produit pas ce qu’elle devrait produire. « Qu’est-ce que ça donne d’avoir fait tout cela? » Il croit que Dieu est absent parce qu’il n’a pas donné ce qu’il aurait dû. Job a mis quelques pièces de monnaie dans la machine distributrice mais il n’a pas reçu son chocolat ou son gâteau… La question initiale du satan revient en mémoire : Est-ce que Job servait Dieu gratuitement, sans espoir de récompense (Jb 1,9)? Il y a ici un modèle qu’il va falloir briser.

Conclusion

Ce discours final de Job ouvre la perspective en direction du grand absent, celui à qui ou de qui on a parlé, mais qui, apparemment, n’a jamais dit ou fait quoi que ce soit. En effet, le monologue final débouche sur le défi de 31,35-37 auquel répondra le discours théophanique de Dieu (38,1–42,6) qui, dans une première version, le suivait sans doute immédiatement. Mais des rédacteurs subséquents ont vu les choses autrement. Ce sera l’objet de notre prochain texte.

Hervé Tremblay est professeur au Collège universitaire dominicain (Ottawa).

Comprendre la Bible

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Vous éprouvez des difficultés dans votre lecture des Écritures? Le sens de certains mots vous échappent? Cette section répond à des questions que nous posent les internautes. Cette chronique vise une meilleure compréhension de la Bible en tenant compte de ses dimensions culturelle et historique.