
Saint Matthieu et l’Ange. Le Caravage, 1602.
Huile sur toile, 292 x 186 cm. Église Saint-Louis de France, Rome (Wikipédia).
4. Jésus parle en paraboles et agit
Elianne Ambombo | 11 mai 2026
Lire Matthieu 13-17
Avec ces chapitres, le récit matthéen entraîne le lecteur/la lectrice dans une nouvelle étape de l’enseignement de Jésus : les paraboles du Royaume. La scène s’ouvre au bord du lac de Galilée. Les foules se pressent, avides d’entendre une parole qui éclaire leur quotidien. Jésus monte dans une barque, s’assied, et commence à parler par images. Il propose des histoires simples qui rejoignent l’expérience de tous (13,1-3).
Ces récits, apparemment ordinaires, ouvrent une fenêtre sur le mystère du Royaume des cieux. Le Royaume ne surgit pas comme une institution imposante ou une puissance. Il commence dans une persévérante discrétion : un semeur qui sème inlassablement (13,4-23), malgré les réceptions aléatoires, le don reste permanent. Un autre sème du bon grain. Elle déplace l’enjeu du tri immédiat vers un discernement différé, respectueux de la croissance fragile du bien. Le refus d’arracher l’ivraie met en lumière la patience de Dieu face à l’ambiguïté du monde (13,24-30). Plus loin, une semence minuscule devient patiemment un arbre immense, où les oiseaux trouvent refuge. La logique de croissance est silencieuse, la puissance se déploie progressivement et paisiblement dans le temps : ce qui naît petit devient lieu d’abri, et d’hospitalité (13,31-32). Le Royaume agit comme un levain caché discrètement dans la pâte, et qui transforme toute la pâte, selon une logique d’efficacité invisible et intérieure (13,33). Il ressemble enfin à ce trésor enfoui et cette perle de grand prix pour lesquels tout peut être abandonné, et qui relativise toute autre possession (13,44-46). Si ces paraboles « décrivent un faire qui correspond à une réalité de la vie économique », chacune évoque également la même vérité : l’action de Dieu se déploie dans la durée et la simplicité, et rien ne peut arrêter sa fécondité. Le Royaume avance, même quand l’œil humain ne perçoit qu’un commencement fragile.
Le choix du Jésus matthéen de s’exprimer en parabole, n’est certainement pas anodin. Une parabole demande à être écoutée aussi bien avec le cœur, qu’avec l’intelligence. Elle sollicite la liberté de l’auditeur : à chacun de se laisser toucher, de reconnaître dans ces images l’appel de Dieu. Jésus n’impose pas une leçon, il propose une rencontre, une invitation à la confiance.
Matthieu évoque ensuite quelques récits qui traduisent en actes ce que les paraboles viennent d’enseigner. Dans le désert, l’abondance naitra d’une offrande modeste, et une foule affamée recevra le pain multiplié à partir de cinq pains et deux poissons (14,13-21). Le lecteur/la lectrice de ce texte se souvient certainement de la minuscule graine devenue grand arbre, transformé en lieu d’hospitalité (13,31-32). Un peu plus loin, sur le lac, Jésus rejoint ses disciples en marchant sur les eaux et apaise la tempête qui les terrifie (14,22-33). Le lien avec l’enseignement en paraboles n’est certes pas narratif, mais il est théologique. Comme dans les paraboles, l’initiative appartient à Dieu : Jésus vient « au cœur de la nuit » (14,25) rejoindre des disciples démunis, telle cette semence qui grandit indépendamment de la maîtrise humaine. Ces gestes témoignent de la manière dont Dieu se rend présent au milieu des hommes : à la fois discrète et tangible.
La confession de Pierre à Césarée de Philippe marque une étape décisive. Après avoir entendu et vu tant de signes, l’apôtre s’écrie : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (16,16) La graine semée dans le cœur des disciples commence ainsi à porter ses fruits. La Transfiguration vient confirmer peu après cette révélation : sur la montagne, le visage de Jésus resplendit d’une lumière divine, laissant entrevoir la gloire promise (17,1‑8). Ce moment lumineux propose un avant-goût de la plénitude du Royaume, déjà annoncé par les paraboles et pressenti dans les miracles.
En rapprochant ces enseignements et ces récits, Matthieu met au jour cette cohérence profonde qu’il construit au fil de son évangile, entre paroles et actions, entre dire et faire. Les paraboles parlent d’une croissance cachée ; les miracles en proposent la démonstration visible. Le dire et le faire ne se succèdent pas comme deux réalités séparées, ils se répondent, s’éclairent, se confirment mutuellement.
Ce quatrième grand ensemble de l’Évangile appelle à la confiance et à la persévérance. Le Royaume ne se révèle pas dans le bruit ni par des démonstrations puissantes et spectaculaires, et il ne se conquiert pas par la force. Il pousse plutôt comme une semence qui germe en silence, mais dont la force est irrésistible. Les gestes de Jésus, simples et pourtant étonnants, en sont la preuve : les paraboles éveillent le cœur sur ce qu’est vraiment le Royaume, tandis que les miracles témoignent de sa puissance et font naître la foi. Ensemble, ils révèlent un Dieu à l’œuvre dans le monde.
Elianne Ambombo est docteure en théologie (Bible, Nouveau Testament). Elle a fait l’ensemble de ses études universitaires, du premier au troisième cycle, à l’Institut catholique de Paris, où elle est actuellement chargée d’enseignement.
