
Saint Matthieu et l’Ange. Nicolas Régnier, c. 1622-1625. Huile sur toile, 104 x 120,2 cm.
Musée d’art John et Mable Ringling, Sarasota (François Leblond / Wikipédia).
5. Le dire et le faire dans la vie fraternelle
Elianne Ambombo | 25 mai 2026
Lire Matthieu 18-22
Après le cycle des paraboles, l’Évangile de Matthieu présente un nouvel enseignement : le discours sur la vie communautaire. Jésus ne s’adresse plus aux foules, mais directement à ses disciples. Le cadre change : il s’agit d’apprendre à vivre ensemble comme membres d’un même corps, dans un esprit de fraternité. L’enjeu est immense, car le Royaume des cieux doit se rendre visible dans la manière dont les croyant.e.s se traitent les uns les autres.
Tout commence par une question simple : « Qui est le plus grand dans le Royaume des cieux? » (18,1). Jésus place au milieu d’eux un enfant. Geste bouleversant : la vraie grandeur n’est pas celle du pouvoir, mais celle d’une attitude modeste et confiante. L’enfant ne revendique pas, il reçoit. Accueillir le Royaume, c’est donc adopter la posture de celui qui dépend de l’amour du Père. L’avertissement qui suit est fort : scandaliser un de ces « petits » attire un jugement sévère. Le disciple est invité à protéger la foi naissante, à accueillir les plus faibles (18,2-14).
Vient ensuite l’appel à une vigilance fraternelle (18,15-21). Lorsqu’un frère s’égare, il ne s’agit ni de détourner le regard ni de juger de loin, mais d’aller vers lui. D’abord dans la discrétion d’une rencontre personnelle, puis, si nécessaire, avec l’aide de témoins, et enfin en s’appuyant sur la communauté. Le but n’est jamais la condamnation, mais le retour à la fraternité. Ainsi, la correction fraternelle, qui peut courir le risque de devenir un mécanisme de contrôle, se transforme en un geste de miséricorde : prendre soin de l’autre et l’aider à retrouver le chemin de la lumière. Jésus assure alors que là où deux ou trois se réunissent en son nom, sa présence se fait réellement sentir, faisant de la communauté un lieu vivant de sa vie.
La question de Pierre jaillie naturellement, dans cette dynamique de soin fraternel et de miséricorde : « Jusqu’à combien de fois dois-je pardonner? Jusqu’à sept fois? ». Jésus répond sans vraiment fixer de limite : « Jusqu’à soixante-dix-sept fois. » (18,21-22) Autrement dit, le pardon ne peut être comptabilisé. La parabole du serviteur impitoyable souligne l’exigence de cette logique : celui qui a reçu un immense pardon de son maître ne peut refuser de pardonner une dette minime (18,23-35). Dans le Royaume, la miséricorde reçue se traduit nécessairement en miséricorde donnée ; on partage avec les autres la même compassion que l’on a reçue. C’est ce pardon, constant et renouvelé, qui fait réellement vivre la communauté.
L’enseignement précédent de Jésus appelle immédiatement une mise en œuvre. C’est précisément ce passage du dire au faire que Matthieu donne à voir dans la suite du récit. Jésus quitte la Galilée et se dirige vers la Judée. Des foules le suivent, et il les guérit : un signe palpable de la sollicitude que la communauté doit manifester vis-à-vis de ceux qui souffrent (19,1-2). Et lorsque les pharisiens l’interrogent ensuite sur le divorce, Jésus rappelle le dessein initial de Dieu : une alliance fidèle où le respect mutuel est incontournable (19,1-12). Il confirme également l’appartenance du Royaume aux petits lorsqu’il bénit des enfants que ses disciples veulent écarter (19,13-15). En accueillant et en bénissant les enfants, Jésus confirme que le Royaume appartient à ceux qui le reçoivent comme des petits (19,13-15). Cette ouverture radicale prépare alors un contraste saisissant : la rencontre avec le jeune homme riche met en lumière l’obstacle que peut devenir l’attachement aux biens lorsqu’il entrave l’entrée dans le Royaume (19,16-22).
Ces différentes scènes dessinent peu à peu les contours d’un Royaume qui déplace les attentes humaines : il ne se fonde ni sur le mérite, ni sur la puissance, ni même sur une quelconque pratique religieuse, mais sur une logique de don gratuit, et de disponibilité intérieure. C’est dans ce cadre que s’inscrivent la parabole des ouvriers de la onzième heure et la nouvelle annonce de la Passion. La première révèle un Royaume régi par la gratuité, où les derniers sont accueillis comme les premiers (20,1-16), tandis que la seconde rappelle que cette logique trouve son accomplissement dans le don total du Fils de l’homme (20,17-19). La guérison des deux aveugles de Jéricho vient alors clore cette séquence : ayant retrouvé la vue, ils se mettent à suivre Jésus sur le chemin, signe d’une lumière reçue et d’un cheminement désormais partagé (20,29-34).
Après ce chemin parcouru à la suite de Jésus, le récit conduit désormais à Jérusalem, lieu où se concentre la vie religieuse d’Israël et où la logique du Royaume, révélée jusque-là en actes et en paraboles (Mt 18-20), va se confronter directement aux pratiques et aux attentes du peuple et de ses responsables (Mt 21-23). L’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et la purification du Temple (21,1-17) évoquent la transformation de l’espace communautaire par et à travers la présence de Dieu. Ces passages permettent ainsi de garder, de manière très subtile, le fil de l’enseignement sur la vie communautaire, tandis que les paraboles des vignerons et du festin, ainsi que les dialogues avec les pharisiens et scribes, reviennent sur le discernement et la modestie, qu’exige toute vie fraternelle (21,28–22,46).
En reliant ainsi discours et récits, Matthieu redéfinit les « règles » de la vie de l’Église : une conversion permanente, plutôt qu’un ensemble de lois et règles à mettre en pratique. L’humilité, la correction fraternelle, le pardon inconditionnel et sans limite, doivent se traduire quotidiennement en gestes d’attention à l’autre, de partage. Les miracles qui suivent (21,14), confirment alors que le Christ rend possible ce qu’il demande.
Dans ce cinquième grand ensemble, le lecteur/la lectrice de Matthieu découvre la manière dont le Royaume prend corps dans une communauté au sein de laquelle l’amour fraternel témoigne de la présence de Dieu. Dire et faire ne se séparent pas, la Parole s’incarne dans des actes qui transforment les relations humaines. Ainsi, le Royaume des cieux se déploie dans la vie fraternelle, appelant chaque disciple à devenir artisan de paix et témoin de la miséricorde infinie.
Elianne Ambombo est docteure en théologie (Bible, Nouveau Testament). Elle a fait l’ensemble de ses études universitaires, du premier au troisième cycle, à l’Institut catholique de Paris, où elle est actuellement chargée d’enseignement.
